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Full text of "Trinidad: journal d'un missionnaire dominicain des Antilles anglaises;"

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TRINIDAD 



JOURNAL D'UN MISSIONNAIRE DOMINICAIN 



DES ANTILLES ANGLAISES 



• 



TRINIDAD 



JOURNAL D'UN MISSIONNAIRE DOMINICAIN 



DES ANTILLES ANGLAISES 









;if^ 






R. P. M. BERTRAND COTHONAÏ, 0. P. 



TRINIDAD 



JOURNAL 



I D'UN MISSIONNAIRE DOMINICAIN 

I 



DES ANTILLES ANGLAISES 



AVF.C PREFACE DE L'EDITEUR 
LE R. P. CH.-ANATOLE JOYAU 



PARIS 
VICTOR RETAUX ET FILS, LIBRAIRES-ÉDITEURS 



, BUE BONAPARTE, 




7 



? 




APPROBATION 



Chargés d'examiner Touvrage du R. P. Fr. M. Bbrtrand Cothonay, 
des Frères Prêcheurs, Journal d'un Missionnaire dominicain^ édité 
par le R. P. Fr. Ch. Anatole Joyau, nous croyons qu'il peut intéres- 
ser et édifier ses lecteurs, en leur faisant connaître cette terre loin- 
taine de Trinidad, appelée à bon droit la Perle des Petites Antilles, ^et 
rimportante mission confiée à l'Ordre de Saint-Dominique dans l'ar- 
chidiocèse de Port-d'Espagne. Nous donnons donc volontiers à cet 
ouvrage notre approbation* 

Lyon, ce 2 juillet 1893, fête de la Visitation 

de la B. V. M. 

Fr. MARIE-JOSEPH BELON, dbs Fr. Prêch., 

Maître en Théologie. 

Fr. FRANÇOIS BALME, des Fr. Prêch., 

Lecteur en Théologie. 

Imprimatur. 

Fr. Jp»» AMB. LABORÉ, 
Prov. des Fr. Préch. 



PRÉFACE 



A tout livre il faut une préface, et une préface courte, si 
Ton veut qu'elle soit lue. 

Celle que nous écrivons, dans le but de jeter un plus 
grand jour sur les récits qui vont suivre, manquera pour- 
tant à cette qualité, la brièveté. Afin de nous le faire 
pardonner et de soutenir l'attention du lecteur, — car il 
nous semble vraiment utile qu'il prenne connaissance de 
cette préface, — nous la diviserons en six paragraphes. 

DÉCOUVERTE DE TRINIDAD 
SON HISTOIRE DEPUIS QUATRE SIECLES 

L'an 1498, Christophe Colomb entreprenait son troi- 
sième voyage à travers l'océan Atlantique, et en partant, 
faisait vœu de donner le nom de la sainte Trinité à la 
première nouvelle terre qu'il rencontrerait. 

Après une navigation pénible, le matin du 3ï juillet, il 
aperçut à l'horizon trois pics s'élançant d'une base com- 
mune, et offrant l'emblème du mystère chrétien sous la 
protection duquel il s'était embarqué. Ravi de ce qui lui 
parut être une manifestation céleste, Colomb fit mettre à 
l'instant le cap sur cette plage inconnue, et bientôt y po- 
sant le pied, il la nomma la Trinidad, en français la 
Trinité. 

C'était une terre habitée par des tribus sauvages et por- 
tant un nom indien qui signifiait Terre des colibris. 



— 3 — 

toute Tannée des fruits savoureux inconnus à nos climats. 

A dix degrés seulement de Téquateur, on ne peut s'at- 
tendre qu'à une chaleur torride; fort heureusement la 
brise de mer vient en modérer les ardeurs. Une tempé- 
rature presque égale règne toute Tannée : le thermomètre 
se maintient à peu près entre 22 et 33 degrés centigrades. 

La Trinidad ne connaît que deux saisons : Tune, sèche, 
qui occupe les premiers mois de Tannée civile; Tautre, 
humide, commençant régulièrement en mai, féconde en 
pluies subites et torrentielles, mais ordinairement de courte 
durée. 

Placée en dehors de la zone des cyclones, cette île échappe 
aux catastrophes terribles qui ruinent nos malheureuses 
colonies de la Martinique et de la Guadeloupe. On ne cite 
pas de tremblements de terre qui aient amené des consé- 
quences désastreuses; la fièvre jaune ne sévit qu'à de rares 
intervalles; les cas mortels d'insolation sont absolument 
inconnus. 



VILLES, POPULATION, RELIGION 



La capitale de la Trinidad est Port-d'Espagne, ville 
assise au fond du golfe de Paria, dans une plaine légère- 
ment inclinée qui s'étend du nord au midi, entre la mer 
et un groupe de collines verdoyantes étagées jusqu'à une 
hauteur de mille mètres. Son port, un des plus grarxds et 
des plus sûrs que Ton connaisse, est fréquenté par des 
vaisseaux venant de toutes les régions du globe. Quant à 
la ville elle-même, reconstruite après un incendie qui, vers 
le commencement du siècle, dévora les trois quarts des 
anciennes maisons, elle est, au dire des voyageurs, une 
des plus riantes des Indes occidentales. On y remarque 
des rues bien alignées, de gracieux squares, des monu- 



— 5 — 

doit amener aussi le mélange de toutes les religions. Les ca- 
tholiques, il est vrai, sont les plus nombreux; mais il y a 
aussi un grand nombre de protestants de diverses sectes, 
des disciples de Confucius, des bouddhistes et des maho- 
métans. 

Sous le rapport de la hiérarchie catholique, Port-d'Es- 
pagne est le centre d'un archidiocèse comprenant toute 
nie de la Trinidad et quatre autres petites îles anglaises, 
Sainte-Lucie, Saint- Vincent, la Grenade et Tabago. L'ar- 
chevêque est un dominicain, sujet de Sa Majesté Britan- 
nique. Il a pour principaux collaborateurs une vingtaine 
de religieux dominicains de la province de Lyon. En outre, 
la Congrégation du Saint-Esprit et du Saint-Cœur de Marie 
compte sept ou huit prêtres, dirigeant à Port-d'Espagne 
un florissant collège, et une ou deux missions dans le 
diocèse ; enfin une vingtaine de prêtres séculiers, recrutés 
un peu partout, desservent les autres centres catholiques. 
Pour le clergé indigène, il manque à peu près jusqu'à 
ce jour. 

Ainsi donc, cinquante prêtres au plus!... pour une po- 
pulation de 200 000 âmes qu'il faut ou maintenir dans la 
pratique religieuse, ou amener à la vraie foi ! Cinquante 
prêtres que déciment assez rapidement le surcroît de fa- 
tigues et le climat! La pensée ne se reporte-t-elle pas à ce 
texte de TÉvangile: La moisson est abondante^ les ouvr^iers 
seuls font défaut; prie:{ le Maître du champ d'envoyer 
des ouvriers dans sa moisson! 

En effet, cette population si mélangée est sympathique 
à la religion. Les catholiques fréquentent généralement les 
sacrements; le protestantisme même n'est parvenu à s'im- 
planter sur divers points de Trinidad et des îles adja- 



— 9 — 
nant à presque toutes les nations de la terre, Asiatiques, 
Africains, Européens, Américains, réunis à Trinidad par 
des vicissitudes singulières et vraiment providentielles! 
Combien tout cela est-il mille fois plus intéressant et plus 
vivant que tant d'autres missions plus laborieuses et plus 
difficiles, qui sont loin de donner les mêmes résultats!... » 

RAISONS DE LA PUBLICATION DE l'OUVRAGE 

Les ^témoignages précédents dispensent de plus amples 
détails sur l'ouvrage lui-même, mais ils justifient Tinten- 
tion qu'on a eue de l'éditer. On a pensé que ces pieux 
récits opéreraient un bien réel , et Ton ne s'est pas 
trompé. Ils charmeront une jeunesse avide de rela- 
tions de voyages et d'explorations lointaines; ils intéres- 
seront à l'œuvre des missions les familles chrétiennes 
et les abonnés des bibliothèques de bons livres. Peut- 
être inspireront-ils à de vertueux colons la pensée d'aller 
exploiter quelques coins de ce sol plantureux, non sans 
y porter le trésor de leur salutaire influence. Mieux en- 
core, peut-être ces récits feront-ils germer dans le cœur 
de jeunes ecclésiastiques le généreux dessein de se consa- 
crer à révangélisation des insulaires trinidadiens. 

Il faut bien en convenir : aux Antilles, l'apostolat ne 
présente pas le même caractère que dans l'extrême Orient. 
Mais, pour être plus modeste, pour n'avoir pas en pers- 
pective comme récompense la palme du martyre, il n'est 
pas moins fécond en labeurs et en sacrifices. A Dieu seul 
d'ailleurs de peser les mérites!... Il existe aussi des com- 
pensations qui peuvent entrer en ligne de compte. 

Et d'abord, à la Trinidad, le missionnaire ne voit pas 
son zèle condamné, comme en Chine, à une stérilité de 



TRINIDAD 



JOURNAL D'UN MISSIONNAIRE DOMINICAIN 

DES ANTILLES ANGLAISES 



PREMIÈRE PARTIE 

OCTOBRE i88ï— JANVIER 1884 

I 

Adieu, beau pays de France! — La sainte messe sur POcéan. — Effroyable 

tempête. — Débarquement. 

Port-d'EspagDC (île de la Trinidad), le 35 octobre 1882. 

Mes très révérends Pères, mes bien chers Frères, 

Gloire à Dieu et à la Vierge immaculée! je viens de 
débarquer sain et sauf dans l'île de la Trinidad, ma nou- 
velle patrie, la terre bénie qui m'est échue en partage, 
et que je vais tâcher d'aimer beaucoup, afin d'y travailler 
le plus possible à la gloire du divin Maître. 

Avant de m'embrasser, pour la dernière fois peut-être, 
sur la terre de Suisse, vous m'avez fait promettre de 
vous écrire souvent, de vous parler de ce Nouveau 
Monde où j'allais être jeté, et de ces populations si 
étranges auxquelles Dieu m'envoyait. Je tiens ma parole, 
et, dès le lendemain de mon arrivée, je commence à 
écrire ce que j'appellerai mon journal. Je m'entretiendrai 
avec vous, au jour le jour, des petits événements de ma 
vie de missionnaire. Puisse -je vous procurer de temps 
en temps une agréable distraction, et vous faire plaisir I 
Je serai bien récompensé si, en retour, vous m'aidez 



— i3 — 

Adieu, saint monastère. 
Mon bonheur, mon trésor I 
Vers l'autel du Rosaire 
Mon cœur s*envole encor; 
Pour dire à la Madone 
D'e'carter les dangers, 
Et que la mer soit bonne 
A tous les passagers. 

Adieu, ma bonne mère, 
Je comprends ta douleur, 
A la douleur amère 
Qui déchire mon cœur. 
Offrons à Dieu nos larmes, 
Afin qu'un jour au ciel, 
Nous savourions les charmes 
D'un bonheur éternel. 

Adieu, compagnons d'armes 
De mes premiers combats. 
Souvenirs pleins de charmes 
Pour le cœur des soldats! 
Aux rives étrangères 
Nous petiserons à vous ; 
Adieu, bien-aimes frères. 
Priez, priez pour nous ! 

Durant les premiers jours de la traversée, le R. P. El- 
zéar Britton souffrit beaucoup du mal de mer; cette rude 
pénitence, le bon Père l'accepta avec courage et l'endura 
patiemment. Le R. P. Hyacinthe Bariou, comme un 
vrai marin, ne semblait pas plus incommodé que sur terre. 
Il a pu célébrer la sainte messe tous les matins. J'ai eu 
ce même bonheur : preuve que le mal de mer n'a pas 
été bien terrible pour moi. 

Quelle belle et grande chose que la sainte messe célé- 
brée au milieu de l'Océan ! Nous logions tous les trois 






1 



— i8 — 

tous les autres religieux nous reçurent à bras ouverts, 
comme des frères impatiemment attendus. 

Vous me permettrez d'arrêter ici cette lettre déjà bien 
longue. La prochaine fois, je vous parlerai de la Trinidad, 
que je n'ai pas encore assez vue. 



— 33 — 

Voilà quelques-unes des paroles que j'ai saisies sur les 
lèvres de mon Pierre. Pauvre garçon 1 il est si malheureux 
que je me suis attaché à lui, et je lutte avec moi-même 
pour aller le voir aussi souvent que possible, afin d'ache- 
ver son instruction et de l'admettre bientôt à sa pre- 
mière communion. Et penser que le péché nous rend plus 
laids qu'un lépreux, et que le Fils de Dieu a voulu être 
comparé à un lépreux! 

Dix heures du soir venant de sonner, je vous demande 
la permission de vous laisser là pour cette fois, et d'aller 
dormir un peu, en me disant 

Votre toujours dévoué et affectionné Frère en saint Do- 
minique. 



Conversion et baptême d'un prêtre de Bouddha atteint de la lèpre. — 
Intervention de la sainte Vierge dans la guérison d'un enfant, etc. 

Saint-Joseph, le 38 avril i883. 

Mes révérends Pères, et très chers Frères, 

Je ne sais comment vous remercier de vos aimables, 
intéressantes et longues lettres, qui, parties des bords du 
Rhône helvétique, ont rapidement traversé la France, 
puis rimmense Océan, et que je viens de lire et de sa- 
vourer sur les bords du golfe de Paria. Elles sont bien 
de nature à encourager ma correspondance avec vous. 

Je suis sur le point de quitter cette paroisse de Saint- 
Joseph que j'ai administrée pendant cinq mois, et où j'ai 
trouvé, avec des peines, bien des consolations et des en- 
couragements pour l'avenir. Il est manifeste qu'il y a 
beaucoup de bien à faire au milieu de nos populations si 
mélangées de la Trinidad, et que ce bien y est relative- 
ment facile. Le prêtre qui a du zèle acquiert ici un ascen- 
dant considérable sur le peuple, et peut en faire en 
quelque sorte ce qu'il veut. 

Dans cette paroisse de Saint-Joseph, il n'y a que quel- 
ques familles blanches, d'origine diverse ; elles sont bon- 
nes et dévouées au prêtre. Les noirs forment la grande 
majorité de la population ; parmi eux on trouve beaucoup 
de misères, mais il existe aussi bon nombre de vrais 
chrétiens et d'excellentes âmes. Une classe intermédiaire 
est celle des personnes de couleur, ayant un mélange de 
sang européen, noir ou indien dans les veines. Elle est 



— 55 — 

puissent quelques-uns d'entre vous sinon y découvrir des 
fleurs de littérature, au moins y puiser le désir de venir 
un jour se reposer et méditer sous nos ombrages. 

JARDIN DU COUVENT DES DOMINICAINS 

A port-d'espagnk 

DÉDIÉ AU R. PÈRE FRANÇOIS B. 

Jardin de Port-d'Espagne, 
De tes beautés je suis épris! 
Dans ton enceinte et tes bosquets fleuris, 
Je retrouve la joie et la paix, sa compagne. 
Ah! que je me complais auprès de tes bassins, 
Sous tes lauriers et ta fraîche tonnelle, 
Pliant sous le faix de raisins 
Dont la grappe est si belle 1 

Jardin délicieux! 
J'aime tes ombreuses allées, 
Qu'un cher défunt a si bien nivelées 1 
Qu'il planta de ses mains de cocotiers nombreux 
Et de charmants palmiers dont la tige s'élance 
Et va porter, géant sublime et fier, 
Sa couronne avec élégance, 
Jusqu'à cent pieds dans l'air. 

* J'admire ta prairie 

Qui fournit l'herbe à nos coursiers. 
Et qu'ils sont beaux tes féconds bananiers; 
Leur tige sous le poids d'un lourd régime plie. 
Et ces eucalyptus répanciltnt à l'entour 

Leurs doux parfums sous leurs épais ombrages, 
Où bourdonnent, au point du jour, 
Les abeilles sauvages. 

Rustiques pavillons. 
Aux toits couverts de barbadines, 
Environnés de rosiers sans épines, 
Et séjour préféré des légers papillons, 



— 56 — 

Vous m'êtes chers aussi ; volontiers je m'arrête 
Sous vos grossiers et tortueux arceaux ; 
Là je prie et parfois répète 
Les chansons des oiseaux. 

O verger admirable, 
Dans lequel croissent, réunis, 
Le papayer toujours chargé de fruits, 
L'oranger, l'ananas, qui se plaît dans le sable, 
Et le pommier-Cythère et le bel amandier, 
Et le manguier, soutien de la vanille, 
Le cotonnier, le grenadier 
Qui nous sert de charmille. 

Le caïmite aussi 
Paraît jaloux que je le nomme, 
J'aime cet arbre et sa laiteuse pomme, 
Mais j'aime plus encor cet autre vieil ami : 
C'est le figuier d'Europe exilé sur ces plages. 
Toujours couvert de fruits ici plus doux ; 
Mais les oiseaux de ces parages 
Les mangent avant nous. 

Voyez ces feuilles grêles, 
C'est le cerisier-gouverneur; 
Ses fruits vermeils n'ont rien de la saveur 
Des cerises du nord si fraîches et si belles. 
Je ne fais que nommer de ce fertile sol 
Le goyavier qui nous vient de Cayenne, 
Le cachiman, le corossol. 

Si riche en oxygène. 

• 

Là-bas voyez encor 
Un arbre vraiment magnifique : 
L'avocatier, gloire de l'Amérique. 
Plus loin le citronnier chargé de ses fruits^d'or; 
Le dattier, l'arbre à pain et le pommier-cannelle, 
L'abricotier (du vôtre différent). 
Le pommier-liane en tonnelle. 
Jusqu'à cent pieds grimpant. 



-57- 

OÙ voit-on des ombrages 
Et des arbres si variés ? 
Jamais mes yeux ne sont rassasiés 
Du radieux soleil jouant dans leurs feuillages, 
Et des verts colibris pompant le suc des fleurs. 
Des qu'est-c' quil dit égayant la nature 
En faisant briller les couleurs 
De leur riche parure. 

Ce que j'aime encor mieux 
Cest au milieu de cette allée, 
Sous ce bosquet, ô Vierge Immaculée ! 
Ta charmante statue au regard gracieux. 
Laisse tomber sur moi ton virginal sourire. 
Lorsque je viens, après mes durs labeurs, 
Prier ici, Mère, et te dire 
Ma joie et mes douleurs. 

Quelles pures délices 
Je goûte quand descend le soir 
Et que je puis venir ici m'asseoir, 
Quand les mouches à feu font leur gais exercices 
Autour de ton image, et semblent m'inviter 
A faire aussi ma cour à cette Reine, 
A leur exemple, lui chanter 
Ma plus joyeuse antienne. 

Qui donc ne se plairait 
Dans cet Eden incomparable, 
Où l'on peut voir l'utile et l'agréable 
Habilement mêlés à chaque pas qu'on fait? 
Voyez ici les fleurs de# beaux jardins de France : 
Le zinnia, le jasmin et le lis ; 
Là, les fleurs de toute nuance 
Qu'on trouve en ce pays. 

Vos plantes potagères, 
Choux, radis, persil, haricots, 
Poussent ici voisines des gombots, 
Des iames, du manioc, de l'Inde originaires. 



— 58 — 

Voici nos blancs lapins à côté d'un paoui. 
Plus loin, là-bas, la colombe roucoule ; 
Voyez bondir un agouti 
Et glousser une poule. 

Ah 1 comment n'aimer pas 
Ces souvenirs de ma patrie, 
Qu'a rapprochés une habile industrie 
Des produits différents de ces brûlants clipiats? 
Oui, jardin gracieux, j'aime ta solitude; 
J'aime à prier sous tes berceaux ombreux; 

■ 

Lorsque je m'y livre à Tétude, 
J'aime et je comprends mieux. 

De ma chère cellule, 
Que tapisse un grimpant jasmin. 
Je puis cueillir en étendant la main. 
D'une liane en fleur, la rouge campanule. 
Et la rose de France et des fleurs bleu de ciel, 
Qu'avec amour depuis longtemps cultive 
Notre bon frère Emmanuel 
Sur cette heureuse rive. 

Que de beautés encor 

Gracieuses et ravissantes. 

On voit d'ici des plaines verdoyantes ! 

Tout près, la cathédrale et sa grande croix d'or; 

Dans le mur du pignon, la Vierge Immaculée 

Qui me sourit de son trône d'honneur : 

Et comme à la colombe ailée, 

Me dit : Dors sur mon Coeur i. 

» 
I. Vous vous souvenez sans doute, cher Père, d'avoir vu une quantité de 
pigeons dans cette niche. Le soir, il y en a ordinairement un sur la tête de 
la statue^ un autre sur sa poitrine, d'autres sur ses épaules. 



VII 

La chapelle de Notre-Dame de la Mer, au Carénage. — Les noirs, et leur 

fête de Pémancipation. — Cérémonie encore inconnue au rituel romain. 

— Le golfe de Paria. 

Le Carénage, 20 jain i883. 

Mes révérends Pères, et bien chers Frères, 

Je vous écris cette fois du Carénage, où je suis venu 
passer quelques jours et prêcher une retraite de première 
communion. Le curé est tertiaire, bon vieillard du dio- 
cèse d'Âgen, qui nous aime beaucoup. Il vient souvent 
nous demander asile, et il nous invite à aller chez lui en 
changement d*air. On se rend au Carénage par un petit 
steamer qui fait le trajet en une heure, le long des mon- 
tagnes du nord de la Trinidad, en s'avançant vers les 
Bouches du Dragon. On passe successivement devant les 
petites vallées de Maraval, devant la léproserie de Coco- 
rite, Diego-Martin, etc. Le paysage est ravissant; il m'en- 
chanta tellement que la vue de toutes ces beautés fit éclore 
quelques vers sur mon calepin. Les voici : 

SONNET 

Qu'elle est belle la mer! Qu'ils sont gais ces rivages! 
Qui donc n*admirerait ce ravissant ciel bleu, 
Ces nuances sans nombre et ce soleil de feu 
Qui nous arrive tiède à travers les nuages? 

Ces collines, ces bois, ces lointains paysages, 

De lumière inondés, qu'ils sont charmants, mon Dieul 

Mon âme avec amour se repose en ce lieu 

Et chante son Seigneur en louant ses ouvrages. 

Qu'ils sont beaux ces îlots, perles de TOcéan, 

Solitaires là-bas comme le pélican. 

Leur tête est dans l'azur et leurs pieds sont dans l'onde. 



— 65 — 

me dit : « Père, regardez-moi bien, et puis vous m'imi» 
terez. » Il élève alors majestueusement la main droite 
contre le temple du diable, et prononce à haute voix les 
paroles suivantes : « Je maudis cette case du diable et 
toutes celles qui seraient encore, dans la suite, élevées à 
Satan au même lieu. » Se tournant alors vers moi, il 
ajoute : « Allons, Père, imijez-moi. » Aussitôt je m'a- 
vance, j'étends non moins majestueusement la main contre 
la case déjà maudite, et je répète la formule. La cérémonie 
terminée, nous nous repliâmes en bon ordre. 

Mais comment vous décrire une scène particulière qui 
se passait pendant cette cérémonie sans pareille? La case 
du roi Peter (prononcez Pîta comme les nègres) est con- 
tigue à la case du diable. Le roi était absent, du moins 
il ne se montra pas ; mais sa femme, vieille négresse d'une 
cinquantaine d'années, était présente. Notre arrivée, annon- 
cée depuis la veille, la consterne, la jette dans l'épouvante, 
puis dans une véritable fureur. Elle avait l'air d'un dé- 
mon. Dans sa voix, ses gestes, sa démarche désordonnée, 
il y avait, mêlée à la frayeur, une rage indescriptible. Elle 
se met à hurler à notre approche : Çà çàjè! ô malheii! 
Pîta pas là! Pîta, Pîta! Met case là pas là! Pîta^ Pîta! 
et tout en vociférant elle courait comme une folle autour 
de la maison. Si bien qu'on aurait pu dire de cette mé- 
gère, comme du cheval dont parle Virgile : 

Stare loco neqitit, micat auribus et tremit artus 
Collectumque premens vnhit sitb naribus ignem, 

(Géorg.,1. III.»; 

I. Je le vois s'agiter, trembler, dresser l'oreille.... 

De ses naseaux brûlants il respire la guerre, 

Sc:» yeux roulent du feu.... 

(Traduction de Delillc.; 

5 



6; - 



MEDITATION 

SUR LE BORO DU GOLFE DE PARIA, AU CARÉNAGE 

Que j'aime ton rivage, ô mer incomparable I 
Là, je prête l'oreille à la voix de tes flots, 
A la voix de la vague expirant sur le sable ! 
Qu'elle a de majesté la voix des grandes eaux! 

Ah! qu'elle est éloquente! 
Proclamant ta puissance, ô Seigneur des vertus, 
Et, le jour et la nuit, chantant tes attributs, 

Ta force toujours triomphante, 
Ta grandeur sans égale et ton amour pour nous! 

Que j'aime h tomber à genoux 
Sur les bords du rivage. 
Et mêler ma prière aux bruits de l'Océan 
Qui mugit à mes pieds sur la grève sauvage ! 

Alors mon cœur a plus. d'élan 

Et mon âme a des ailes 

Qui l'emportent ravie aux plages éternelles, 

Au pied de ton trône, ô mon Dieu ! 
Là, je trouve une mer mille fois plus immense, 
Là, des êtres sans nombre, en ce fortuné lieu. 
Nagent dans l'Océan de ta divine Essence, 
Imprégnés d'une joie, inondés d'un bonheur 
Qu'ignorent les humains, exilés sur la terre. 
Gloire à toi! Gloire à toi, Seigneur! 

A toi mes chants et ma prière. 
Et l'amour de mon cœur! 

ê 

O mer, ô belle mer! qui baignes ces rivages. 
Pure comme le ciel, calme comme la paix. 
Reflétant dans tes eaux de riantes images, 
Et cette humble chapelle, et ces vastes forêts. 
Des coteaux d'alentour, verte et fraîche parure. 

Que j'aime ton murmure 

Et ta plaintive voix; 

Que j'aime ton murmure 



— 68 — 

Qui me parle à la fois 
Et du Dieu créateur et de sa créature! 



Mes bien chers Frères, je vous laisse sur cet essai 
poétique, en vous dispensant même de la fin de ma mé- 
ditation. 

Votre, etc. 



VIII 

Mort du Fr. Jacques Falquet. — Portrait de Baron, serviteur noir du pres- 
bytère. — Léproserie de Cocorite. — Causerie sur les coolies hindous : 
leurs chapelles de la Divina Pastora à Dry-River, et de Saint-James; 
abolition de leur Timeditel; leur vénération pour les missionnaires. 

Porl-d'Espagnc, le 7 août i883. 

Notre pauvre Frère Jacques Faiquet vient de mourir. 
Il s'est éteint tranquillement sans qu'on ait pu saisir son 
dernier soupir, pendant que la communauté, réunie au- 
tour de son lit, chantait à demi-voix le Salve Regina^ 
suivant la coutume de l'Ordre. C'était à trois heures du 
matin, le 6 août, au jour et peut-être à l'heure même où 
mourut notre bienheureux Père saint Dominique. 

Le cher Frère avait fait une neuvaine à Notre-Dame de 
Laventille pour obtenir sa guérison, et, se sentant mieux 
après la neuvaine, il espérait se rétablir entièrement. Mais, 
depuis quelques jours, on voyait manifestement qu'il s'en 
allait. Il était bien résigné; pourtant il se cramponnait à 
la vie et gardait encore l'espoir de guérir, quand déjà 
tout le monde le savait perdu. Sa mort a été simple et 
édifiante comme sa vie. Puissé-je mourir de cette mort! 
Nous avons déposé sa dépouille mortelle au cimetière, à 

côté du cher P. Marie-Frantois Ribon. Une foule nom- 

» 

breuse et sympathique l'accompagna jusqu'à sa dernière 
demeure. 

Ah! c'est que notre Frère Jacques était très connu et très 
aimé à Port-d'Espagne. On ne l'appelait que le bon Frère^ 
et le peuple lui attribue plusieurs miracles. De fait, on 
rapporte de lui des choses si extraordinaires et, ajoute- 



— 71 — 
s'en acquitte avec un sérieux inimaginable. En passant 
près de la cuisine, vous trouverez très souvent Baron à 
l'œuvre et chantant, car Baron est la gaieté même; il 
chante la moitié de la journée. En travaillant beaucoup, 
il arrive bien, sans exagération, à cirer par jour trois ou 
quatre paires de souliers! Mais il fait avec soin son travail; 
quelquefois pourtant il met à la porte du P. A.... un de 
ses souliers accouplé avec Tun de ceux du P. B...; c'est 
là un détail. Pauvre Baron mérite quelque indulgence. 
Il marche maintenant très difficilement, le point culminant 
de sa personne n'étant plus la tête, mais.... (chutl). 

Baron avait autrefois, dit-on, beaucoup d'esprit. On ra- 
conte qu'un jour Mgr O'CarroU voulut lui persuader qu'un 
ministre protestant et un prêtre catholique sont la même 
chose ; Baron, lui, voyait entre eux une énorme diffé- 
rence; alors, continuant ses interrogations malicieuses, 
Mgr O'CarroU insista pour savoir cette différence, et il 
reçut cette réponse typique : « Le prêtre catholique, c'est 
Monseigneur qui le fait; le ministre protestant, c'est sa 
maman! » Actuellement, l'esprit a beaucoup baissé, et il 
faut bien le jauger pour s'assurer qu'il en reste encore; il 
lui reste du moins beaucoup de cœur. Pauvre Baron aime 
les Pères au suprême degré; il se ferait tuer pour eux. 
Pendant les offices de la cathédrale, il demeure assis à 
la porte du couvent, et on luT marcherait sur le corps plu- 
tôt que d'entrer contre sa volonté. 



;<o août. 



Je viens de passer dix jours à la léproserie de Cocorite, 
où j'ai prêché une retraite aux religieuses; jusqu'ici, je 
n'avais vu que des lépreux isolés : à Cocorite on en voit 
une foule, c'est tout un peuple d'infortunés; ils sont 



-75 - 
gieuses; le Hossé surtout et \q ^Tîweditel sont leurs 
grandes fêtes, le premier pour les musulmans, et le second 
pour les bouddhistes. 

Les Dominicains, depuis leur arrivée à la Trinidad, n'ont 
guère pu s'occuper activement, malgré le plus vif désir, 
de ces pauvres Hindous, et cela pour des raisons multiples 
que je ne puis vous énumérer. La principale, c'est que 
notre personnel est trop restreint. Nous sommes absorbés 
par un ministère très lourd auprès de populations déjà 
chrétiennes, qu'il faut défendre contre le protestantisme, 
qu'il faut catéchiser et perfectionner; car, hélas! un trop 
grand nombre de nos catholiques n'ont de chrétien que le 
nom. Et pendant ce temps nos coolies restent païens, ou, 
ce qui nous attriste aussi beaucoup, se font protestants. 

L'honneur de s'être le plus occupé des Hindous revient au 
P. Marie-François Ribon. Son zèle pour leur conversion 
lui avait acquis le surnom de Père des coolies^ et c'est à lui 
que nos Hindous catholiques doivent leurs deux chapelles 
de Dry-River et de Saint-James. Bien que vous connais- 
siez déjà l'origine de ces deux chapelles et l'apostolat du 
P. Marie-François auprès des coolies, je crois pouvoir 
vous les rappeler avant de vous dire ce que je fais moi- 
même maintenant pour ces pauvres païens K 

Il y a une dizaine d'années, le P. Marie-François a bâti 
dans un faubourg de Port-aEspagne, à Dry-River, une 
.petite chapelle. C'est un quartier presque tout païen. Il est 
habité par des parias hindous, venus surtout de Madras, et 
employés dans la ville, soit à balayer les rues, soit à faire 
le commerce des herbes qu'ils vont couper dans la campagne. 

I. Voir, pour plus de détails. Couronne f/e Marie, 1H77, n" de juin, 
p. 177-181,01 Missions catholiques, 1878, n* du 22 mars, p. 141-143. 



— 79 — 
Il loue, non sans peine, un petit terrain, et y élève une 
modeste chapelle sous le titre de Bethléem. 

C'était la pauvreté même. Il en fut l'entrepreneur et Tar- 
chitecte, et, le 25 octobre 1876, il la bénissait au nom de 
Mgr l'archevêque, au milieu d'un grand concours de monde. 
N'ayant malheureusement pas le temps de beaucoup s'occu- 
per de Dry-River et de Saint-James, le Père ne pouvait 
guère venir que le dimanche à ce village hindou, éloigné 
de trois milles de la cathédrale. C'était sa récréation. 
Ordinairement monté sur un âne, il traversait tranquille- 
ment la ville, sans s'inquiéter des regards et des sourires 
du public, qui trouvait en général la monture trop peu 
digne. Le Père répondait, avec sa bonhomie habituelle, 
que Notre-Seigneur s'en étant servi, il pouvait bien s'en 
servir lui-même. En même temps, un cabrouet amenait 
de Dry-River les petites filles de l'école, sous la direction 
de leur maîtresse, afin de chanter des cantiques en anglais, 
en français, en Calcutta ou en madras, à volonté, ou 
plutôt selon les besoins de ceux que le Père venait évan- 
géliser. 

Il avait un autre auxiliaire qui lui fut toujours d'une 
grande utilité. Longtemps et presque tous les jours, on a 
pu voir, à quatre heures du matin, sur la route de Saint- 
James à Port-d'Espagne, un homme noir, pieds nus et 
pauvrement vêtu, les cheveux flottants sur les épaules, 
les yeux baissés, la prière sur les lèvres : c'était Santiago, 
un coolie madras, tout dévoué au Père et au salut de ses 
compatriotes. Il allait à la messe de cinq heures à la ca- 
thédrale. Un mouchoir noué sur son bras contenait toutes 
ses richesses, à savoir: un livre de prières, en caractères 
madras, et un diplôme du P. Marie-François, qui lui ser- 



— 8i — 

du TimediteL Je ne puis que vous intéresser en vous 
rappelant tous ces faits, encore ignorés probablement de 
plusieurs d'entre vous. 

Pendant plus d'un mois, les coolies se disposent à la 
fête du TimediteL De toutes parts ils apportent d'énormes 
branches d'arbres en face de la pagode; puis ils dressent ce 
qu'ils appellent le Tavasson-Maratï^ ou arbre de la prière, 
sorte d'échelle composée de quinze échelons couronnés 
par un vase garni de fleurs cueillies aux pieds des idoles. 

Le jour de la fête arrivé, la cérémonie commence de 
grand matin. Dès quatre heures, au son des tambours, 
on met le feu aux branches d'arbres amoncelées devant la 
pagode., 

A six heures, un jeune garçon monte les quinze échelons 
du Tavasson-Maran^ prend quelques-unes des fleurs dé- 
posées dans le vase, et les jette à la foule, ainsi que la 
cendre sacrée, qui est simplement de la bousè de vache 
cuite au feu. Les païens ramassent les fleurs avec empres- 
sement et les emportent dans leurs cases comme reliques. 

De sept à huit heures, pendant l'office protestant, les 
tambours se taisent. Les Hindous profitent de ce relâche 
pour orner la pagode de fleurs et de guirlandes de feuil- 
lage. En même temps, la route s'encombre de coolies 
arrivant de très loin pour prendre part à la fête, et de 
créoles attirés par la curiosité ; de petits marchands vien- 
nent aussi vendre des gâteaux, des fruits rafraîchissants, co- 
cos, bananes, mangos, oranges, etc. 

Au moment voulu, la fête recommence par les prostra- 
tions autour du temple ; enfin on assiste à une scène d'un 
nouveau genre en l'honneur de celui qui fut homicide 
dès l'origine. 

6 



— 85 — 

vocatrice. Le brancard suivait, porté par deux petits 
garçons coolies, et derrière venaient les petites filles de 
Te'cole catholique de Dry-River. Très habiles à chanter en 
coolie de Madras et de Calcutta, elles répétaient avec le 
Père et les fidèles le refrain suivant : 

Anglais. — Five dollars^ five dollars^ if y ou stop in fire. 
Madras. — Antehou veli ! antehou veli ! eppodi nirka ti il. 
Calcutta. — Panch dolla ! panch dolla! mahma go ag par. 

C'est-à-dire : 
Cinq dollars ! cinq dollars! si vous demeure\ dans le feu! 

De temps en temps, le joyeux cortège faisait une halte 
devant les pagodes et les groupes de coolies; on met- 
tait le feu au pétrole, et la grande affiche était lue en an- 
glais et en madras ; mais personne n'avait hâte de se 
présenter. Deux coolies cependant finirent par tenter l'aven- 
ture. Le premier était Ragavin. 

Le Père, l'appelant par son nom, l'invita à se mettre 
sur le feu. En qualité de sacrificateur, il ne put venir 
aussitôt, car il s'apprêtait à immoler un chevreau de- 
vant les idoles. Le sacrifice terminé, le voilà qui trempe 
son doigt dans le sang de la victime, marque son front, 
et se croyant invulnérable arrive près du brasier comme 
un fanatique. La flamme du pétrole était magnifique et les 
charbons très ardents. Le Fère l'engage en souriant à mon- 
ter sur la grille et à y rester cinq minutes, pour prouver à 
tous que, grâce à la protection de ses idoles, sa peau était . 
incombustible. Ragavin comprit ce qui l'attendait, et dans 
son dépit, il fut saisi d'une convulsion tellement extraor- 
dinaire qu'un coolie catéchumène habitué à voir de pareilles 
choses, se mit à dire: Devil is coming; « Le diable vas'em- 



-87- 
prier Dieu pour leur conversion. Ainsi finit le Timeditel, 
au village de Saint-Janies, en Tannée 1877. 

Malgré tout le respect et la vénération professés à Tri- 
nidad pour le P. Marie-François, dans cette circonstance, 
on Tavoue généralement, il dépassa le but qu'il voulait 
atteindre: au lieu de convertir ces énergumènes, il les exas- 
péra, et plus d'une fois, dans la suite, ils menacèrent de le 
faire mourir. Un jour qu'une bande vociférait contre lui des 
cris de mort, il étendit les bras en croix, en leur disant d'un 
ton qui les fit trembler : « Misérables et lâches, frappez, 
si vous en avez le courage ! » 

Le pauvre Santiago, effrayé à son tour des dangers que 
courait son Père bien-aimé, lui écrivit une lettre touchante 
pour lui demander une ligne de conduite. En même temps, 
il l'engageait à la mansuétude envers ce peuple aveugle et 
endurci. 

« Mon cher affectionné et saint Père, lui disait-il, je 
vous demande, au nom du Père, du Fils et du Saint- 
Esprit, de me donner quelques instructions concernant 
la chapelle de Bethléem à Saint-James, construite par la 
miséricorde de Dieu, pour la conversion des païens et 
l'augmentation de la foi chez les chrétiens qui vivent dans 
ce lieu. Père, ayez compassion de mon âme pécheresse, 
et ne méprisez pas mon humble avis. J'ai la conviction 
qu'il nous est impossible de convertir ces gens, un grand 
nombre à la fois, mais je crois fermement qu'avec l'aide 
de la bienheureuse Vierge Marie, qui enverra dans leurs 
coeurs une flamme ardente, ils rentreront facilement dans 
la sainte Église un par un. Ayons donc patience avec eux, 
donnons-leur des conseils en toute humilité et douceur, 
et prions Dieu pour leurs âmes misérables. Cher Père, 



-89- 
protecteur de mes paroissiens hindous. C'est dans un 
quartier éloigné des autres centres, et j'y fais le catéchisme 
le mardi soir de chaque semaine. J'ai appelé Charles-Avit 
le premier païen qui a reçu le baptême dans ce quartier 
jusque-là délaissé. 

Hélas ! ces pauvres Hindous sont pour la plupart de 
tristes chrétiens 1 D'abord, point de ressources en eux. 
Ils sont encore trop imprégnés du paganisme et de la 
corruption morale au milieu de laquelle ils ont vécu, ainsi 
que leurs ancêtres. Les idées chrétiennes ne font pas immé- 
diatement impression sur eux, et la foi pénètre bien dif- 
ficilement ces intelligences remplies d'épaisses ténèbres. 
In patientia,... Cependant l'Esprit-Saint travaillant de son 
côté, on voit de temps à autre des résultats fort con- 
solants. 

Mais ordinairement le bon Dieu ne veut pas faire la 
besogne tout seul. C'est dans l'ordre de sa Providence 
de se servir du ministère de ses prêtres; nous sommes 
les canaux de la grâce. Hélas ! hélas ! le temps nous manque 
pour nous occuper de ces pauvres païens. Ainsi je n'ai à 
leur donner que les heures qu'un novice appellerait son 
temps libre. Et ici, c'est bien peu de chose, car j'ai ma 
large part du travail commun dans notre immense paroisse; 
hebdomadariat, malades à visiter, baptêmes, enterrements, 
mariages, catéchismes, prédications, et tout le tremblement^ 
pour fortifier les catholiques. Oh ! si tant de prêtres ardents 
et généreux, dont le zèle se sent à l'étroit en France, 
voyaient la besogne que nous avons sur les bras dans 
cette mission des Antilles; s'ils pouvaient se rendre compte 
des fruits abondants qu'ils recueilleraient ici, j'en suis per- 
suadé, un certain nombre d'entre eux viendraient parta- 



— 9ï — 
Deux de mes coolies madras font la sainte communion 
tous les dimanches ; quelques-uns tous les mois, une cin- 
quantaine environ à Pâques. Un bon nombre ne sont pas 
encore communiants : leur ignorance est trop grande. 

Ce peuple oriental diffère beaucoup des peuples d'Eu- 
rope ; il est foncièrement religieux. En se convertissant, 
les Hindous transportent au prêtre catholique les signes 
extérieurs de vénération qu'ils donnaient à leurs brah- 
manes. Il y a quelques jours, un des catéchumènes que je 
prépare au baptême, me rencontrant dans la rue, com- 
mença par faire un grand signe de croix, puis se proster- 
nant devant moi, il posa son front sur mes pieds et se releva 
plusieurs fois en portant ensuite ses mains à son front. Mal- 
gré mes instances, il persistait à rester à genoux. Je lui 
demandai alors de réciter son Paramanda liugalilé; il le 
commença aussitôt, mais il ne put le dire en entier ; la der- 
nière partie du Pater échappait à sa mémoire . Ce que voyant, 
un autre coolie s'avance et me dit : « Padri, moi je le sais 
et vais le réciter; » et aussitôt celui-ci tombe à genoux à 
côté de Tautre, au milieu de la foule qui peu à peu nous 
avait entourés ; il fait un grand signe de croix et dit son 
Pater sans broncher, puis le Piria tattati-nale purana 
Mariae, « Je vous salue, Marie. » Il allait continuer par le 
Credo^ quand je l'arrêtai. J'ai été témoin déjà de plu- 
sieurs scènes de ce genre. 

N'oubliez pas ces pauvres Hindous ni leur Père en Notre- 
Seigneur Jésus. Demandez des prêtres pour notre mission, 
demandez toutes sortes de faveurs divines pour tous et pour 
chacun, en particulier pour 
Votre.... 



-93- 
sommes allés, le curé et moi, prendre un bain de mer. 
J'étais un peu effrayé à cause de toutes les histoires 
de requins que le curé m'avait contées la veille, pourtant 
aucun ne s'est présenté pour nous croquer. Je vous écris 
ces lignes en attendant qu'on prépare les chevaux pour 
notre visite à Icaque, dernière pointe ouest de l'île, à sept 
milles d'ici (i i kil.). 

Cedros, 27 novembre. 

Hier, excursion à Icaque. Au lieu de revenir par le 
même chemin, nous avons contourné la pointe de l'île du 
côté sud, puis traversé toute la largeur de cette pointe, 
pour regagner Cedros. Nous avons fait ainsi dix-huit milles, 
c'est-à-dire plus de vingt-neuf kilomètres, la plupart du 
temps sur le bord de la mer, dont les vagues venaient se 
briser aux pieds de nos chevaux. Quel magnifique spectacle 
je pus contempler durant cette demi-journée! A ma gauche, 
une nature d'une richesse et d'une variété infinies, et en 
beaucoup d'endroits de vastes plantations de cocotiers, qui 
poussent à ravir dans le sable que la mer abandonne en 
se retirant; à ma droite, la mer, calme en apparence, mais 
dont les vagues faisaient retentir partout, en se heurtant 
contre le rivage, une voix majestueuse. Ce bruit des vagues 
est pour moi plein d'attraits : que d'heures j'ai déjà pas- 
sées en contemplation devant la mer, vivante image de 
l'Infini? • 

N'es-tu pas, belle mer, le plus parfait miroir 
Que Dieu nous ait donne pour se faire entrevoir ? 

Ainsi je chantais hier, assis sur mon rapide coursier 
dont les pieds se baignaient dans les flots, tandis que 
mon esprit était occupé de plus de choses que n'en con- 



— 9^ — 
cocotiers. Il en a, nous dit-il, trente mille, ce qui lui donne 
un revenu net de cent mille francs. Les cocotiers sont 
plantés à vingt mètres Tun de Tautre, et montent droits 
comme des I jusqu'à cent pieds de hauteur. Ils n'exigent 
presque pas de culture ; il suffit de couper les broussailles 
sous cette forêt. 

Le cocotier n'est pas à proprement parler un arbre. 
Figurez-vous un chou gigantesque dont le tronc n'aurait 
pas plus d'un pied de diamètre au sommet et un pied et 
demi près déterre. Cette longue perche est couronnée d'un 
bouquet de feuilles qui ont bien quinze pieds de longueur. 
Entre chaque feuille et le tronc sort une fleur qui de loin 
ressemble assez à une petite gerbe de blé mûr. On s'en 
sert quelquefois pour les autels; une seule fleur fait un 
grand et magnifique bouquet jaune. Cette fleur s'étend 
en grappe qui porte habituellement de vingt à trente fruits. 
Lorsque les cocos sont mûrs, la feuille qui supporte la 
grappe se détache du tronc. A mesure que les fruits 
approchent de la maturité, leur poids, joint à celui de la 
feuille, devient considérable. Alors, pour que le tout ne 
puisse pas se détacher trop tôt du tronc, le bon Dieu fait 
sortir en même temps de la feuille une toile, fine d'abord, 
puis plus grossière, enfin presque semblable au tamis d'un 
crible. Cette toile a fait bien des fois mon admiration. Je 
pourrais vous en envoyer certains morceaux que vous pren- 
driez pour de l'étoffe fabriquée par les plus habiles tisse- 
rands. Quant au fruit de cet arbre, vous le connaissez, 
vous en avez lu récemment une description dans les 
Missions catholiques. Il est admirable et sert aux usages 
les plus variés. On en fait des bonbons, de l'huile, du 
savon, on le mange comme du pain ou comme une 



— 99 — 
du Sud aurait été peuplée soit d'Africains, soit de Chinois 
et de Japonais. Les Indiens d'Arima sont tous catholiques 
et ne parlent plus que l'espagnol. Il y a une trentaine d'an- 
nées, leur nombre était plus considérable. Ils jouissaient 
de franchises et de certains droits que le gouvernement 
leur concédait; mais, depuis dix ans, on a vendu leurs 
terres, parce que, paraît-il, ils ne les cultivaient plus. 
Ils vivent aujourd'hui relégués dans les bois et s'éteindront 
sans doute dans un avenir prochain. M. le curé d'Arima 
avait voulu prendre leur cause en main auprès du gouver- 
nement, mais il n'a pu réussir dans ses projets. 

Jusqu'à notre temps, ces pauvres gens avaient conservé 
un simulacre de roi. Le dernier, appelé Lopez, est mort 
cette année, le même jour que notre Frère Jacques Falquet. 
Comme il ne laissait pas d'héritier, tous les Indiens se sont 
réunis et ont choisi pour roi le plus proche parent du 
monarque défunt. Je n'ai sur lui aucun détail, mais je sais 
que c'est un pauvre Indien qui vit dans une hutte et n'a 
de royal que le nom. 

Quel étrange pays que le nôtre! n'est-ce pas? 

Votre ... 



— 123 — 

« D. Que veut dire démon ? 

« R. C'est celui qui a cherché la perte du sang de Jésus- 
Christ par la chair. 

« D. Qu'est-ce que la. grâce? 

« R. C'est j'entends que toutes celles qui posséderont le 
bien corporelle dans la jouissance divine. 

« D. Que veut dire la Sainte Trinité? 

« R. C'est la réunion de trois dignité au Dieu fait 
homme. 

« D. Qu'entendez-vous : création ? 

V R. J'entends la sortie du Dieu dans une terre inconnue 
qui s'appèle limon. 

« D. Quel y étez le prix du sang de Jésus ? 

« R. J'entends un repentir sincère de voir former les 
hommes à son image et de le voir tout dans le souffrance 
de l'enferts. 

« D. Est-ce la confirmation nous procure le ciel ? 

c< R. Jésus-Christ par la traduction a sacré son saint 
mystère formant ses sins homes les apôtres et conservant 
la virginité de Marie par la confirmation. » 

22 janvier. 

J'ai vu aujourd'hui une curiosité d'un nouveau genre : 
un albinos. De même qu'il existe des merles blancs dans 
mon pays, ainsi l'on trouve ici des nègres blancs. L'enfant 
que j'ai vu ce matin est blanc tomme moi, et pourtant son 
père et sa mère sont aussi noirs que de l'encre. La confor- 
mation de son visage est bien celle du nègre, les cheveux 
surtout ne permettent aucune méprise ; ils sont blancs 
comme neige, mais aussi crépus que les cheveux du père et 
de la mère. La grand'mère de cet enfant m'a dit que dans un 
café de San-Fernando existe une fille albinos de dix ans. 



— 128 — 

obtenaient tant d'empire sur les peuples; mais en cette 
vue je trouve ma confusion. 

Ne croyez pas que je vous envoie gratuitement ce long 
journal, qu'il faudra maintenant appeler une revue. Jour- 
naux ou revues, tout se paye aujourd'hui. Je compte donc 
que ceux qui me liront déposeront fidèlement entre 
les mains de Notre-Dame du Rosaire, ma trésorière, au- 
tant d^Ave Maria^ au moins, que chaque page contient de 
lignes. J'en ai la ferme confiance, ce joli nombre d^Ave 
Maria sera pour moi un trésor plus abondant que les 
sommes fabuleuses dont peuvent disposer les protestants. 

Votre, etc. 



II 

Excursions au lac de bitume de la Brea et à Cedro8.~ReinarquabIes para- 
sites végétaux des tropiques. — Portrait d'un groupe de négresses. 

San- Fernando, février 1884. 

Mes révérends Pères et mes très chers Frères, 

Pendant que le dernier numéro de mon fameux journal 
traverse l'Océan, je me mets courageusement à celui-ci, 
qui vous arrivera quand il pourra. Peut-être qu'à cette 
époque Therbe verdoyante des campagnes de Rijckholt aura 
fait place à la neige et à la glace. Peut-être ce fascicule 
vous trouvera-t-il en vacances de Pâques. Puisse-t-il dans 
ce cas égayer un peu vos grandissimes promenades ! Sur- 
tout, n'oubliez pas de prier pour le moine absent, perdu 
dans une île de l'Atlantique. 

Je me suis permis hier une promenade d'agrément. 
Rien de plus facile et de plus bourgeois que cette prome- 
nade. Vous montez sur le steamer qui fait le service de 
la côte ouest de la Trinidad, et, une heure après, il vous 
dépose à seize milles de distance, à la Brea. Qu'y a-t-il 
donc de curieux dans ce pays, dont jamais encore vous 
n'avez entendu prononcer le nom? Deux choses surtout 
vraiment rares et extraordinaires : le curé et le lac; mais 
une sorte de curé et une espèce de lac comme, je crois, 
vous auriez de la peine à en trouver, soit en Suisse, soit 
en Hollande. 

Passons sur la première merveille, pour ne pas faire 
de médisance, et parlons du lac de la Brea. Un lac ! me 
dites-vous; nous en avons bien assez vu en Suisse. Et 
si je vous dis qu'on traverse ce lac de quatre kilomètres 

9 



- i37- 
dienne aux couleurs éclatantes. L'une d'elles n'avait réel- 
lement qu'une longue chemise, mais si noire qu'on pouvait 
la prendre pour une robe; un vieux chapeau d'homme 
complétait sa toilette. Aucune ne portait de souliers. Plu- 
sieurs enfants, achevant le tableau, étaient encore plus 
légèrement vêtus que mes négresses. Ce spectacle, je l'ai 
chaque jour sous les yeux, il ne me donne plus de 
distractions. Aujourd'hui pourtant j'ai pensé à mon journal 
et aux novices, et c'est pourquoi je mets par écrit cette 
impression avant de m'endormir. 

Pour demain, dimanche, je suis seul à San-Fernando, 
le P. Violette accompagne à Oropuche Mgr Hyland, coad- 
juteur de notre archevêque. J'aurai donc deux messes à 
dire demain, trois sermons à faire et un catéchisme, sans 
compter l'imprévu, qui pour moi est toujours le plus inté- 
ressant, comme pendant les promenades à Carpentras. 

Mais il est dix heures, je vais dormir un peu avec votre 
permission, sous la garde de mon bon ange, que je charge 
de vous porter ungood night^^ en lui recommandant bien 
tf être de retour demain à quatre heures, pour m'éveiller. 

Votre... 

I. Bonne nuit. 



IV 

Treize heures à cheval sur le sentier de Moruga. — En canot, pour porter 
le saint viatique. — Procession au cimetière et sermon, la nuit, en pleine 
forêt. — Retour périlleux par un temps d'orage épouvantable. — Les 
nègres baptistes de Moruga. 

Princcs'-Town (ou la Mission), le 6 avril 1884. 

Je dessers cette paroisse par intérim , depuis la 
mort de Tabbé Figari. Elle a bien quarante-cinq kilo- 
mètres carrés d'étendue. Or, là-bas, sur le bord de la 
mer du sud, à quarante kilomètres de Téglise paroissiale, 
il existe une population catholique de cinq à six cents 
âmes, séparée presque entièrement du reste du monde 
civilisé. Sur les instances des habitants, je viens d'y faire 
une excursion et d'y demeurer une semaine; et je suc- 
combe à la tentation de vous raconter les péripéties de ce 
voyage fatigant. 

C'est presque folie d'entreprendre cette course durant 
la saison des pluies, tellement le chemin est mauvais; mais 
les prières des catholiques étaient si pressantes, leurs 
raisons si bien fondées, que je me suis décidé. Deux 
braves catholiques de Moruga vinrent donc pour me 
prendre à Princes'-Town et me servir de guides. 

A six heures du matin nous montons à cheval, et nous 
voilà en route. Le temps est beau, malgré les pluies abon- 
dantes des jours précédents. Pendant quatre milles à peu 
près un assez bon chemin, qui nous conduit directement 
à un modeste café. Là, une Chinoise catholique m'ar- 
rête pour que je bénisse sa case. Je condescends à ses 
désirs, et cette femme alors s'oppose énergiquement à 
mon départ pour Moruga. « Père, Père, dit-elle, vous 



— i5g — 

reprochant de laisser mourir sans baptême une quantité 
de personnes qui certainement ne sont pas sauvées. Le 
zèle l'enflammant de plus en plus, il annonça que séance 
tenante il allait pénétrer dans l'église des baptistes protes- 
tants. « Je leur prouverai clair comme le jour, disait-il, 
qu'il faut baptiser les enfants et qu'il n'est pas nécessaire, 
pour baptiser^ de plonger entièrement les gens dans l'eau, 
au risque de les enrhumer. » Aussitôt dit, aussitôt fait. 
Le fougueux ministre arrive, entre et interpelle son col- 
lègue. Celui-ci s'empresse de venir vers la porte d'entrée 
pour s'opposer au tapage et répondre de sa doctrine. 

La rencontre se fait précisément auprès du bassin où les 
fidèles baptistes reçoivent le sacrement régénérateur. Une 
vive altercation s'engage, les coups suivent de près les 
paroles; bref, rouges de colère, nos deux hommes s'em- 
poignent et roulent ensemble dans le baptistère. Leur 
ardeur ne se ralentit pas du reste pour si peu, et la lutte 
devient plus acharnée qu'auparavant. Ils se seraient noyés 
l'un et l'autre sans l'intervention des fidèles. 

Pour qui connaît l'opiniâtreté des adeptes, l'histoire de 
mon journal américain n'a rien d'invraisemblable. 



— l82 — 

Demain soir, je vais à Port-d'Espagne pour y faire 
ma retraite annuelle. Le journal se taira donc durant 
un laps de temps qu'il est difficile de déterminer. Car 
souvent la dévotion de vous écrire m'abandonne, et il me 
semble que le courage de recommencer ne veut plus me 
revenir. 

Dieu ait pitié de moi et me convertisse ! J'éprouve une 
grande joie à sortir de ce tourbillon d'affaires au milieu 
duquel je vis enveloppé. Je suis heureux d'être seul pen- 
dant dix jours. J'ai entendu la voix du Bien-Aimé : Vent 
seorsum et requiesce pusillum^ et loquar ad cor tuum *. 
— Allons. Vox dilecti suavissima *. 

1. Viens à l'écart et repose-toi un peu ; je parlerai à ton cœur. 

2. La voix du Bien-Aimé est pleine de douceur. (Cant,) 



VII 

Température de Trinidad. — Un quêteur d'Afrique. — Touchante conver- 
sion d'un Marseillais échappé de Cayenne. — Christmas! happy Christ- 
ma5/— Missionnaires protestants et parieurs américains. — Bonne année! 

San-Fernando, 5 décembre 1884. 

Mes révérends Pères, et bien chers Frères, 

Je commence à croire que nous changeons de latitude, 
et que bientôt nous grelotterons comme en Hollande. 
Jamais je n'ai vu le thermomètre aussi bas. Il marquait 
ce matin, au presbytère, 22 degrés seulement. Il fait 
froid, et tous les matins je m'enveloppe dans ma chape. 
La nuit, j'ai besoin de deux couvertures. D'où vient ce 
changement? Depuis huit jours, des pluies torrentielles 
nous inondent. 

Une remarque qui peut-être vous paraîtra singulière. 
Avec 22 degrés à Trinidad on a beaucoup plus froid qu'en 
France, à température égale. Pas de comparaison. Je 
crois analyser impartialement mes impressions ; eh 
bien I notre temps exceptionnel de 22 degrés équivaut, 
il me semble, à peu près aux jours pluvieux de juin, 
en Provence (lo ou i5 degrés). De même, les 3o et 32 de- 
grés que nous avions il y a un mois sont certainement 
plus faciles à supporter qu'efi France. Le froid et la 
chaleur ici sont-ils donc d'une nature différente ? Quelle 
est la véritable cause de ce phénomène ? Il est certain 
qu'un étranger ne se rend pas un compte exact de notre 
température par la seule inspection du thermomètre, qui 
donne de 22 à 33 degrés. 

Je me suis bien fait sur ce point quelques théories; 



— 223 — 

admiré la piété et les vertus de Minie, tinrent à honneur 
d'accompagner son cercueil pour contempler une dernière 
fois ici-bas les traits de cet ange terrestre. 

Au retour du cimetière, les Enfants de Marie se consa- 
crèrent solennellement à leur Mère du ciel; mais leurs 
coeurs étaient partagés : elles gémissaient d'avoir perdu 
celle qui, Tannée précédente, lisait si pieusement la consé- 
cration à Marie et qui était l'honneur de leur Congréga - 
tion; et d'autre part, elles aimaient à l'espérer, cette 
chère enfant de ^ Marie, qui les avait précédées, présen- 
terait aux pieds mêmes de la Reine du ciel leurs prières 
et leurs supplications. 



TROISIÈME PARTIE 

JANVIER i885 — OCTOBRE i885 

I 

L'œuvre des coolies. — Laventille. — Protestante convertie. — Délices du 

missionnaire portant au loin le saint viatique. 

Port of Spain, 4 janvier i885. 

Mes révérends Pères, et très chers Frères, 

Comme je vous l'avais annoncé, j'ai été rappelé au 
Port, la capitale de l'île, après un stage d'un an, jour 
pour jour, à San-Fernando. C'est de ma petite cellule de 
Port-d'Espagne que je vous écris , la plus proche de la 
chapelle et du tabernacle. Elle donne sur le jardin et sur 
le golfe. Au moment où je trace ces lignes, les derniers 
rayons du soleil se jouent à travers la verdure et se réflé- 
chissent sur mer, en formant les teintes les plus dé- 
licates. Comme presque toujours ici, un calme parfait 
règne au milieu de cette belle nature, invitant l'homme 
à se recueillir et à admirer. Magnus Dotninus^ et laudabi- 
lis nimis; — parvus Dominus^ et amabilis nimis '. C'est le 
cher Père N... qui reprend à San-Fernando son ancienne 
place; de mon côté, je me rerjicts à Tœuvre des coolies, 
que j'avais laissée entre ses mains Tannée dernière. Par 
son zèle, ce Révérend Père l'a beaucoup développée, plus 
même que je n'aurais pu le faire. Le mois passé, il pré- 
sida la première communion de sept coolies, dans la cha- 

I. Le Seigneur est grand et digne de louanges infinies; — le Seigneur 
s'est fait petit et s'est rendu infiniment aimable. (Saint Bernard.) 

i5 



— 23l — » 

Je ne puis qu'admirer, 
Je n'ose respirer. 

Le Seigneur se promène 
Au sein de son domaine, 
Sur le sommet des monts 
Et dans ces frais vallons. 

Glorieux chœur des anges, 
Entonnez ses louanges, 
Unissez-vous à moi 
Et chantons notre Roi. 

Créatures ailées 
Planant dans les nuées, 
Celui qui vous créa 
Parcourt Naparima. 

Tressaillez d'allégresse 
Et soyez dans l'ivresse ; 
Du plus beau de vos chants 
Répétez les accents. 

Et toi, biche timide, 
Pourquoi fuir si rapide 
Devant ton Créateur? 
Adore ton Seigneur. 

Sois plus reconnaissante 
Que la troupe indolente 
Des pauvres protestants 
Passant insouciants. 

O mon Dieul je%ous aime, 
Mon bonheur est extrême. 
Là, tout près de mon cœur. 
Repose mon Sauveur I 

Good hye. Adieu, mes Révérends Pères, et très chers 
Frères, j'espère toujours que vous prierez un peu pour 
moi et que vous m'écrirez à votre tour. 



— 240 — 

des coolies? Quand surtout, notre bon Sauveur Jésus nous 
permettra-t-il de faire luire sur ces malheureux la lumière 
de la vérité ? Quand la grâce, enfin, convertira-t-elle leurs 
cœurs ? Rorate, cœli desuper, et nubes pluant Justum ! 
Votre... 



Visite à la Thébaide du P. Poujade. — Guérison miraculeuse. — Les Cru- 

saders. — Trait touchant de la Providence pour le salut d'une fime^ selon 

ce qu'enseigne saint Thomas. — Mariages et baptêmes. — Retraite 

d'hommes. 

Port-d*£spagne, le a8 janvier iSd5. 

Mes révérends Pères, et très chers Frères, 

J'ai eu le plaisir d'accompagner aujourd'hui le R. Père 
visiteur * au Carénage. Parti à sept heures du matin par un 
petit steamer, je suis revenu ce soir à six heures. Vous 
connaissez déjà le Carénage et son bon vieux curé gascon^ 
Tabbé Poujade. Le Carénage est un endroit qui me plaît 
entre tous à la Trinidad. Je ne Tavais pas revu depuis 
plus d'un an, et c'est avec une vraie satisfaction que j'ai 
remonté de nouveau cette charmante petite vallée, arrosée 
par un ruisseau qui descend en murmurant entre les 
cacaos et les vanilles plantés sur ses bords. Son eau, 
filtrée à travers le sable et les rochers qui forment son lit, 
est claire et limpide comme du cristal. 

A mi-chemin, j'avais grand'soif, car le soleil était chaud : 
« Père Poujade, lui dis-je, si nous buvions un peu. 

— Mon fils, j'avais justement l'idée de vous le pro- 
poser. 

— Mais il faudra nous agenouiller pour boire, et laper 
l'eau comme les chiens! 

— Oh! que vous êtes simple! et pourquoi ne nous 
servirions-nous pas des coupes que le bon Dieu a mises 
en si grande quantité à la portée de notre main ? 

— Et où sont donc ces coupes? 

I. Le R. P. François Balme. 



— 267 — 
a existé autrefois dans cette vallée une manufacture d'in- 
digo, mais tout a été abandonné; ces plantes se sont 
perpétuées d'elles-mêmes... 

— Père Poujade, si nous descendions maintenant du 
côté de la mer. Allons dire une petite prière aux pieds 
de Notre-Dame de la Mer, et nous rejoindrons le P. Fran- 
çois près de la chapelle. 

— C'est cela, mon fils, j'y pensais. 

— Comment 1 vous avez ici des poiriers? 

— Ah! oui, de jolis poiriers! Vous ne connaissez pas 
encore le mancenillier^ ? 

— Non, vraiment; mais je suis bien heureux de le voir. 

— Mais attention, ne le touchez pas. C'est un violent 
poison, et si le lait qui sort de la feuille que vous tenez 
vient à toucher votre peau, il l'emportera. 

— Oh! je sais; c'est pour cela que je désirais connaître 
ce curieux arbre. On dit que le bois en est très beau et 
fait de magnifiques meubles; est-ce vrai? 

— Parfaitement. J'ai trouvé moi-même un pied de 
guéridon qui était d'une beauté incomparable. C'est tout 
ce que cet arbre a de bon. Son fruit, sa feuille et jusqu'à 
son ombre, tout est poison. Les sauvages s'en servaient 
pour empoisonner leurs flèches... 

— Voyez, Père Poujade, ce splendide lézard. On dit qu'i* 
est bon à manger; est-ce vrai^ 

— Oh! très bon, il est meilleur qu'un poulet. Si vous 
saviez comme sa viande est fine et délicate. Je vous assure 
que rien ne lui est comparable! Un jour j'en tuai deux 
avec mon fusil; je fis ce jour-là le plus excellent dîner de 
ma vie! 

I. Hippomane Mancinella. 



-273- 

moi que le presbytère de Port-d'Espagne. J y célébrai la 
sainte messe, et mon intention était d'y composer le sermon 
que je devais prêcher ce soir à la cathédrale. Après mon ac- 
tion de grâces, je me mets donc au travail ; quand voilà que 
j'éprouve une résistance dont je n'ai pas du tout l'habitude ; 
non seulement les idées ne me viennent pas, mais je me 
trouve impatient à la même place, je me sens comme 
poussé malgré moi à une promenade à travers les bois. 
Après avoir résisté quelque temps, je vis bien que les ré- 
gions de l'intelligence m'étaient définitivement fermées. 
Alors je selle ma monture et je m'enfonce dans le sentier 
de la grande forêt . 

Au bout de ce sentier se trouve une chapelle dédiée à 
saint Dominique ; un Père y dit la messe tous les pre- 
miers lundis du mois. Seulement, comme cette chapelle est 
assez éloignée, je n'avais pas l'intention d'aller jusque-là. 
Une fois en route, cependant, sans savoir pourquoi, je réso- 
lus d'y faire mon pèlerinage à saint Dominique. « Je lui de- 
manderai, me disais-je, de m'aider à faire mon sermon du 
soir, puisque la sainte Vierge, à laquelle je me suis adressé, 
ne m'a pas exaucé. » 

J'arrive donc, après une marche longue et pénible, jusqu'à 
la petite chapelle; j'y fais tranquillement mes dévotions, et je 
remonte sur ma bourrique pour revenir. L'idée me vient 
alors d'examiner si un sentier que j'apercevais en face 
n'aboutirait pas à la grande roJle de Saint-Joseph au Port, 
c'est-à-dire, si je ne pourrais pas revenir au presbytère par 
un autre chemin que celui qui m'avait amené à Saint-Domi- 
nique. Un nègre m'indiqua approximativement les endroits 
par où je devais passer, comme quoi je devais suivre adroite, 

puis prendre à gauche, et en deux heures de temps j'a- 

18 



— 279 — 
lui apparaît pour lui ouvrir les portes du ciel. O puissance 
éclatante de la prière près de Celui qui a dit : « Demandez 
et vous recevrez, frappez et il vous sera ouvert. » Un cou- 
pable manifeste seulement l'intention de savoir prier, et 
en présence de ce simple désir. Dieu, ouvrant les trésors 
de ses grâces, rachète une àme pécheresse des peines ter- 
ribles de Téternité. 

Le prophète royal Ta dit : « Dieu se plaît à exaucer les 
désirs des simples; Toreille du Seigneur est si délicate 
qu'elle entend jusqu'à la préparation des cœurs. » Deside- 
rium pauperiim exatidivit Dominus; prœparationem cordis 
eorum audivit auris tua. 

Durant ce carême, je n'ai guère le temps de vous écrire. 
Je note pourtant à la hâte qu'aujourd'hui j'ai marié un cou- 
ple de coolies de Calcutta. Le mari était déjà catholique, 
mais la femme, qui a pour père un passin (prêtre) musul- 
man, était protestante ; je l'ai rebaptisée sous condition. 
Ces pauvres coolies sont très assidus aux instructions ; ils 
vont devenir les meilleurs de mon petit troupeau. 

J'ai fini par faire abjurer aujourd'hui et par confesser 
une pauvre protestante qui se meurt de la poitrine. Elle 
a eu bien de la peine à se décider, mais la sainte Vierge a 
vaincu sa résistance. Baptisée catholique, quoique d'une 
famille presque entièrement protestante, elle fut élevée dans 
le protestantisme depuis l'âge ^e quatre ou cinq ans. Elle 
fit sa première communion et reçut, d'un prétendu bishop 
(évêque), une prétendue confirmation. Ce jour-là, le bishop 
protestant apprenait qu'elle avait été baptisée dans l'Eglise 
catholique. Il la prit à part et lui fit jurer de ne jamais 
y rentrer. Il a fallu démontrer à cette pauvre femme qu'elle 
n'était pas tenue par ce serment. 



— 28l — 

qu'il n'en faut pour le dire, Thomme empoigné fut mis 
à la porte. Pour l'excuser, il faut dire qu'il avait trop 
stationné dans une shop (boutique) de rhum, et qu'il avait 
avalé un grog un peu trop fort. Nous tâcherons de le 
faire entrer dans la Société des Criisaders! 
Votre..., etc. 



— 283 -^ 

mieux le français. Je viens, au grand ébahissement des 
Trinidadiens et même des novices, n'est-ce pas? de publier 
un drame que voys aurez déjà lu quand ces lignes vous 
parviendront. Cest un moyen comme un autre de répandre 
de bonnes vérités, et Tapôtre ne doit pas en faire fi. J'espère 
que vous m'aurez accordé votre indulgence et votre pardon • 
— La maladie de la poésie est comme la fièvre; elle ne 
me prend qu'à de longs intervalles. Il y a tant de prose 
dans la vie I 

Hier, on m'appelait au parloir pour une femme qui ne 
parlait que l'anglais. Je reconnus immédiatement une pro- 
testante et une étrangère. C'était une négresse de l'île Saint- 
Vincent. Voici son histoire : deux vaches formaient la plus 
grande partie de sa fortune; un jour, les vaches allèrent 
faire une promenade sentimentale dans le pré du voisin, 
qui menaça la femme d'un procès si elle ne lui donnait tout 
de suite cinq dollars (26 fr.). La négresse n'ayant pas cette 
somme, ofirit au voisin de vendre une de ses vaches et de 
lui retenir les cinq dollars sur le prix de la vente. Celui-ci, 
qui gardait les deux vaches prisonnières, vendit les deux, 
et ne remit que six shillings à la propriétaire, c'est-à-dire 
à peu près sept francs. Ce voisin était un puissant Achab ; 
et la pauvre Naboth eut beau se mettre en colère, jurer, etc., 
elle vit bien vite qu'à réclamer elle perdrait son temps et sa 
peine. Cependant elle ne se découragea pas; elle fit appel 
à tous les sorciers et enchanteurs de l'île Saint- Vincent, 
pour jeter un sort et JLa malédiction sur son oppresseur ; 
mais cela ne réussissant pas, paraît-il, elle prit un moyen 
désespéré. 

On lui avait dit qu'à la Trinidad il y avait certains prêtres 
papistes, étrangement habillés, mais d'une puissance extra- 



— 285 — 

immense et d'un accès très difficile. Les chasseurs de 
diablotins prétendent qu'à leur entrée dans cette grotte, 
tout le peuple qui Thabite, et il est innombrable, pousse des 
cris d'alarme à fendre Tàme. Ces cris sont si horribles 
qu'on se croirait réellement dans le vestibule de l'enfer. 
Tous les diablotins qu'on mange à la Trinidad viennent 
de cette grotte. 

12 mai i883. 

Comme vous le savez maintenant, la population espa- 
gnole de Port-d'Espagne est assez considérable. Parmi ces 
Espagnols quelques-uns sont dans le pa)^s depuis long- 
temps et parlent créole ou anglais; la plupart ne sont 
arrivés que depuis quelques années, après la révolution de 
la côte ferme. Ces derniers ne parlent que l'espagnol. A 
part deux ou trois sermons qu'un prêtre vénézuélien prêcha 
au Port à ses compatriotes, il y a environ sept ou huit 
ans, on n'a jamais prêché aux Espagnols dans leur langue 
depuis nombre d'années. Comme ils sont nombreux et 
influents, ils s'en plaignaient tout haut. 

Or, cette année-ci, au risque d'être téméraire, muni de 
l'approbation de Mgr l'archevêque et du R. Père prieur, 
j'annonçai une retraite pour le peuple espagnol de Port- 
d'Espagne. On en parla beaucoup à l'avance, on l'attendit 
avec impatience; les uns m'encourageant, les autres me 
trouvant téméraire. Bref, la retraite a eu lieu, et elle s'est 
terminée avant-hier soir samedi. Tous les soirs, l'église du 
Rosaire s'est littéralement remplie d'un peuple attentif et 
sympathique. Il y avait bien quelques créoles venus là par 
curiosité; malgré cela, j'avais réellement un auditoire espa- 
gnol devant moi. 

Je récitais d'aborJ le rosaire, avec cinq minutes d'expli- 



— 3o3 — 

curé vient d'être envoyé à Sainte-Lucie, après neuf mois 
seulement de séjour ici. 

Le peuple de la Mission me témoigna une incroyable 
sympathie, et j'éprouvai combien il est doux de se faire 
aimer. Je suis allé un jour jusque dans les bois de Mon- 
key-TowHy sur la route de TEst, où j'avais commencé 
Tannée dernière une modeste chapelle pour le peuple 
abandonné de ce quartier. La chapelle est restée dans 
rétat où je l'avais laissée. 

Le lundi 3 août, j'allai dans un village de la paroisse 
de San-Fernando, dont le patron est saint Dominique. 
Comme on ne peut y célébrer la fête le 4 août, j'y suis 
venu la veille. Les gens de Saint-Dominic' -Village ^ que 
je n'avais pas revus depuis plus de sept mois, me reçurent 
avec de grandes démonstrations de joie. L'année précé- 
dente, durant mon séjour à San-Fernando, je les avais 
mariés presque tous, et plusieurs avaient fait leur pre- 
mière communion. Quoi qu'on en dise, la reconnais- 
sance germe encore assez facilement dans Tàme des noirs 
qui ne sont pas gâtés par la civilisation. 

A Saint -Dominid 'Village^ presque tous les hommes 
font partie d'une confrérie de Saint-Dominique, moitié 
religieuse, moitié civile. Ils célébrèrent vraiment très bien 
leur fête patronale. Ils avaient des bannières, des dra- 
peaux, des instruments de mèisique, des pétards, un joli 
meuble pour porter six pains bénits, etc. Leur procession 
se déploya avec beaucoup d'ordre sur le flanc de la col- 
line Papuré; les femmes disaient le chapelet, les hommes 
chantaient les litanies des saints, les enfants des cantiques 
anglais. Je clôturai la cérémonie par un panégyrique de 
saint Dominique en anglais. 



— 32£ — 

lui dépeignait l'état de sa fille, la suppliait de régler ses 
affaires et de revenir à Paris. C'était en 1882, car les 
Pères H.... et M...., allant en Europe en changement d'air, 
voyagèrent avec la Trinidadienne. Elle demeura quelque 
temps à Paris; mais la fille de Victor Hugo fut internée 
bientôt dans une maison de santé, et la négresse rede- 
manda à partir pour sa chère Trinidad. Le poète n'y 
consentit qu'avec peine ; il s'était attaché à cette négresse 
qui avait fait preuve de tant de dévouement pour sa 
malheureuse fille. En la congédiant, il lui dit : « Quand 
vous apprendrez ma mort dans votre pays, faites dire 
trois messes pour moi. » La négresse promit, et l'autre 
jour elle venait exécuter sa promesse. Elle raconta beau- 
coup d'anecdotes intimes sur Victor Hugo. 

Un jour, en descendant le grand escalier, elle rencon- 
tre le poète. « Où allez-vous donc, lui dit-il brusquement, 
avec vos habits de dimanche ? — Je vais à l'église. — 
Ah ! fit-il ironiquement, et n'allez-vous pas aussi vous 
confesser ? — Oui, j'y vais, » répondit simplement la 
négresse ; puis, blessée par le ton ironique de son maî- 
tre, elle ajouta : « Et vous ? — Ah ! moi, plus ! » ré- 
pliqua le pauvre Hugo. Mais la négresse assure qu'il 
prononça ces derniers mots avec dépit et presque en 

colère. 

L'intérieur de rhotnme offre un sombre tableau. 

C'est un de ses vers. Pauvre grand homme ! Quand 
on a dit à sa négresse comment il avait fini, elle en a 
pleuré, et elle ajoutait : « Que c'est étonnant, c'était un 
si bon homme ! » 

Puissent les messes de cette humble femme être utiles 

au malheureux poète qui a fait pleurer l'Église et scan- 

21 



— 324 — 
mois, l'année, ou bien une fois en deux semaines, en 
deux mois, en deux ans ? Un english scholar^ ajouta-t-il, 
m'a forcé à parier avec lui, et je crois bien que je vais 
gagner les cent dollars (5oo francs) qu'il a voulu parier 
contre cinquante que j'ai déposés ce matin. » — Je répon- 
dis que j'avais toujours compris que bi-hebdomadaire, 
etc., voulait dire une fois en deux semaines. — « AU 
right! reprit-il, vous êtes de mon avis. J'ai gagné la partie. 
Voyez; les dictionnaires, anglais, français, etc., sont tous 
aussi de mon avis. Littré dit que bi-mensuel ne veut 
pas plus dire deux fois en un mois que trimestriel veut 
dire trois fois dans un mois. » 

Et voilà comment je pris ce jour-là une leçon de 
grammaire, à laquelle je ne m'attendais pas du tout. 

Votre... 



QUATRIÈME PARTIE 

OCTOBRE i885 — JANVIER 1888 

I 

Établissement de la Confrérie de la Sainte-Face à Port-d'Espagne.— Dévo- 
tion à la Sainte Face récompensée par plusieurs guérisons extraordinaires 
et de nombreuses grâces reçues. 

Depuis quelque temps, la dévotion à la sainte Face est 
établie à Port-d'Espagne. Vous ne lirez pas sans intérêt, 
j'en suis convaincu, les récits tirés des Annales que je 
vous envoie. J'ai été témoin moi-même de plus d'une fa- 
veur précieuse reçue par l'invocation de la Face adorable 
de notre divin Rédempteur. 

Voici ce qu'on écrivait de Port-d*Espagne, à la date du 
25 février 1884* : 

« L'œuvre réparatrice se développe considérablement à 
Trinidad, et commence à se propager dans plusieurs îles 
voisines, telles que la Grenade, Sainte-Lucie, la Martinique. 

M Vous êtes à même d'en juger. Monsieur le Directeur, 
par le nombre de personnes qui ont envoyé leurs noms 
à Tours, pour être inscrits sur le registre de la Confrérie 
de la Sainte-Face; le chiffre s'élève à plus de cinq cents. 
Cette dévotion, qui semble a^oir repris une vie nouvelle 
dans le monde entier, s'est fait jour ici, il y a deux ans. 
Insensiblement, elle a progressé; et chacun aujourd'hui, 
possédant en son particulier Timage de notre divin Ré- 
dempteur, se plaît à lui rendre les adorations et les hom- 
mages qui lui sont dus. Elle est également exposée danà 

I. Annales Je la Sainte- Face, mai 1884. 



— 327 — 

gères: tout cet ensemble impressionnait et donnait à la 
cérémonie un aspect des plus imposants. 

« Allons avec confiance à la sainte Face ; on ne la prie 
pas en vain. Jusqu'à présent, nous ne pouvons citer des 
faits qui dérogent à l'ordre naturel , mais on doit le dire 
avec vérité et reconnaissance, beaucoup ont obtenu des 
faveurs signalées, et bien des cœurs ont été consolés. Puisse, 
du haut du ciel, le zélé serviteur de la sainte Face, M. Du- 
pont, continuer son œuvre parmi nous et nous être pro- 
pice ! 

« Voilà en quelques mots, Monsieur le Directeur, le 
compte rendu de notre première fête réparatrice à Trini- 
dad; je vous le transmets avec bonheur. Depuis longtemps 
les cœurs dévoués à la sainte Face désiraient cette fête; 
grâces soient rendues à Dieu ! 

« Veuillez agréer, etc. 

« Une associée de la Confrérie a la Trinidad. » 

• 
Un peu plus tard, en octobre 1884, les Annales pu- 
bliaient la lettre suivante, envoyée de Trinidad : 

« .... Je n'ai plus de flacons d'huile; les quinze fioles expé- 
diées par Mlle L. R.... ont été distribuées, et plus d'un 
malheureux en a reçu du soulagement; on m'en demande 
de tous côtés, et impossible de satisfaire les pieux désirs 
des âmes qui ont foi et confiance en la sainte Face. A ce 
propos, permettez-moi de vous dire un fait qui s'est pro- 
duit parmi nous à la fin du mois de mai dernier. 

« Un enfant de huit ans, arrivé aux portes du tombeau, 
réclamait à grands cris de l'huile de la Sainte- Face, disant 
que la friction de cette huile lui procurait du soulagement; 
en même temps il implorait l'assistance de M. Dupont, et 



aucs ^ Lirt. « renâc x Ticr^icK je iur ie iffimimôsr 
scm pEràir réafeEaaeaaeir i ik saûust Ficti. Aire» i'^oïc 
rrmrm'fn; Ist rmrwr, rco. Iïil cioxxiniiibjiî^ xijxst s^itt I«s^ ^>i^^ 
EÔDD petr De Père iïrocissir xrcc i^ r^oEj^ ie Ta ""uatpit ^ 
brÊLe Jevsxsc ^zss: ^rnage s&znse;. die r^sseatît Lxœ!Eîv&Jï<^ 

«Tgihc satcoc <pxî se maàmcut bccnse vfcçNxi< soc rrîiKJcr 
pBEnsiE EOTcs. Eocre xctn» bcrrrrages ie reo?ort»t::$§ano^ 
poccr ce hôenfâit s;s;zàjé^ 3iL «c Muse G.... iedir&iccc OMtn» 

dans li c&apeîlc iTcc ccrre îracriptioa ca I<tc:«$ yi\>r: 

Voici maintenant une autre lettre* eavov^ J< IVrt- 
d'Espagne, le 29 mai i^Sô: 

» Monsieur le Directeur. 

« L'église du Saint-Rosaire a été têr.:o:n^ le t^ mA\ 
d'une bien touchante cérémonie : la bèncvlîctîon d'une chvt- 
pelle dédiée à la sainte Face*, et 1 érection de U OntVêrie. 
Le souvenir en restera gravé % îjmais dans nv>:^ cv^ur^^ et 
chaque jour nous remercierons le Seigneur sle 1a cvmi:^^* 
ladon qu'il nous a donnée. 

•f Vous le savez, nous travaillons depuis cinq ans à 

I. L'érection de cette chapelle est, en cmnic jNirùi'. un crtVt *U U muni6« 
cence de Mlle M. Le Rov, i laquelle les œurncs de châriic à U trinUâd d*- 
Taient déjà Unt. 



— 33i — 

lière. Il parut donc à propos de réunir les âmes pieuses 
et de les convier au banquet divin, pour faire à Jésus hu- 
milié et outragé le serment d'amour et de fidélité, et ob- 
tenir, par de ferventes supplications, miséricorde en fa- 
veur des pauvres pécheurs. 

« Le second vendredi du mois, consacré d'ordinaire aux 
réunions réparatrices, fut le jour choisi par le T. R. Père 
Marie-Hilaire , prieur et curé de la cathédrale. A cet 
effet, il ordonna un triduum préparatoire qui fut annoncé 
dans toutes les églises et chapelles particulières pour les 
II, 12 et 1 3 mai; les exercices consistant en messe, sermon 
et bénédiction du Saint Sacrement, furent suivis avec une 
piété qui dut toucher le Cœur de Jésus. Le ii, le R. Père 
Marie-Joseph, religieux dominicain attaché au clergé pa- 
roissial, ouvrît le triduum avec une énergie, une convic- 
tion qui intéressèrent Tassistance. Il rappela l'origine, Tobjet, 
le but de la dévotion à la sainte Face, dirigea les regards 
de tous sur ce doux visage meurtri, ensanglanté, leur fai- 
sant appel en quelque sorte pour venger la cause du 
Christ. 

« Il semblait que le cri de ralliement qui, lors des croi- 
sades, avait soulevé des millions d'hommes pour recon- 
quérir la Terre Sainte : Dieu le veut y eût trouvé un nouvel 
écho dans les cœurs trinidadiens. Oui, Monsieur le Direc- 
teur, nous le répétons avec la giême foi. Dieu veut l'œuvre 
réparatrice parmi nous ! Il la veut : la preuve, c'est qu'elle 
s'est formée pour ainsi dire d'elle-même à travers mille 
difficultés, et qu'elle a été marquée du sceau de l'épreuve. 

« Le 12, le R. P. Bertrand, sous-prieur, emprunta à 
l'espagnol son doux langage pour donner une seconde 
instruction, dont voici quelques idées. 



— 333 — 

l'église de la paroisse était trop petite. En dernier lieu, le 
Révérend Père dit que le monde, c'est-à-dire -la triple con- 
cupiscence, est l'ennemi juré de la religion et de l'homme. 
Or, quelle arme plus puissante pour le combattre que la 
dévotion à la Passion de Notre-Seigneur, dont la sainte 
Face exprime tout ce qu'il a d'amour pour nous et de mé- 
pris pour les biens de la terre! Il la conseilla donc for- 
tement comme moyen de réparation et de salut, encoura- 
geant les âmes, dans quelque position de la vie qu'elles 
puissent se trouver, à toujours recourir au Sacré Cœur de 
Jésus et à sa sainte Face qui en est la divine expression, 
afin d'être relevées, éclairées et consolées ! 

« A ce triduum de prières et de recueillement, succéda 
le jour si ardemment désiré. Le 14 mai, à cinq heures, la 
cloche du Saint-Rosaire invitait les fidèles à la première 
messe, qui devait être dite par le T. R. Père curé : il 
distribua la communion à quelques centaines de per- 
sonnes; l'église était remplie par des fidèles appartenant à 
toutes les classes de la société. A six heures, Taffluence 
se trouva plus considérable encore. La cérémonie fut pré- 
sidée par Mgr Gonin, archevêque de Port-d'Espagne, en 
habits pontificaux, précédé de la bannière de la Sainte- 
Face et des prêtres qui l'accompagnaient. Le prélat se rendit 
au sanctuaire, merveilleusement décoré pour la circons- 
tance, et fit la bénédiction de la nouvelle chapelle, pen- 
dant qu'on chantait des psaufties. 

a Puis commença la seconde messe, à laquelle il y eut 
encore beaucoup de communions. Les demoiselles musi- 
ciennes, qui à chaque réunion réparatrice avaient toujours 
gracieusement prêté le concours de leurs chants harmo- 
nieux, se surpassèrent en cette occasion ; l'organiste préluda 



— 335 — 

fête qui marquera dans notre vie. Puisse-t-elle attirer sur 
chacun de nous le doux regard du divin Maître, et nous 
mériter de le voir un jour face à face dans sa gloire! No- 
tre-Seigneur nous attend dans son sanctuaire privilégié; 
souvent nous irons nous fortifier, nous retremper dans 
son amour. Que sa vive lumière pénètre nos âmes, que 
la sainte Face multiplie ses grâces et que ses traits divins 
soient profondément imprimés en nous! 

a Une zélatrice de la Sainte-Face. » 

Au mois d'avril 1887, les Annales de la Sainte-Face 
racontaient le fait suivant, communiqué par une zélatrice 
de Trinidad : 

« Une pauvre femme, obligée de gagner péniblement sa 
vie, fut gravement blessée au bras. Sa plaie, plus in- 
quiétante qu'elle ne semblait d'abord, nécessita des soins 
intelligents qui lui furent donnés à l'hôpital de la ville. 
La patiente dut subir une opération douloureuse qui de- 
meura sans résultat appréciable, car bientôt le médecin la 
congédia, disant qu'il n'y avait plus rien à faire, et que la 
malheureuse serait infirme toute sa vie et dans l'impossibi- 
lité de travailler. Informée de cette triste situation, une 
dame sut inspirer à cette femme une entière confiance en 
la sainte Face; elle lui donna une petite fiole d'huile. Quel- 
ques onctions suffirent pour la guérir complètement ; 
maintenant, elle travaille comftie par le passé et peut ga- 
gner sa vie. » 



II 

Cantique à saint Louis-Bertrand, — Troisième anniversaire. — La vallée 

de Quesa. — Chiques et tétanos. 

Port-d^Espagne, le lo octobre i883. 

Mes révérends Pères, et bien chers Frères, 

Nous fêtons aujourd'hui saint Louis-Bertrand, Tapôtre 
de nos contrées et le patron dé la Nouvelle-Grenade; per- 
mettez-moi d'insérer dans mon journal une pièce de vers 
en son honneur. Je la tire d'un cahier de poésies du 
bon P. Marie-François Ribon. Ces poésies respirent une 
grande piété ; plusieurs sont remarquables. Chaque saint 
de notre Ordre a la sienne. Voici celle de saint Louis- 
Bertrand : 

REFRAIN 

Louis-Bertrand, douce lumière 
Du Nouveau Monde au berceau, 
Reste toujours notre père, 
Notre ami, notre flambeau, 

I 
Noble pays des Espagnes, 
Grande est ta fécondité, 
Car je vois dans tes campagnes 
Mille fleurs de sainteté.... 
De ton cœur apostolique 
Sort un nouveau diamant, 
C'est un fils de f)ominique, 
L'infatigable Bertrand. 

II 
Aussitôt qu'un nouveau monde 
Apparut sous d'autres cieux, 
Plongé dans la nuit profonde 
Dans le culte des faux dieux, 



bis. 



— 337 — 

Notre ardent missionnaire. 
Rempli d'une sainte ardeur, 
Par la croix et le rosaire, 
Gagne ce peuple au Seigneur. 

III 
Et toi, peuple des Antilles, 
Sois toujours reconnaissant, 
Conserve dans les familles 
Le souvenir de Bertrand ; 
Marche toujours sur la trace 
De Tapôtre de ces lieux, 
Et Dieu te fera la grâce 
De le retrouver aux cieux. 

(Fr. M. François, 1878.) 

Vous ne connaissez pas, sans doute, un drame intitulé : 
Saint Louis ' Bertrand à Chacachacare. Dans la préface, 
l'auteur rappelle que saint Louis évangélisa pendant plu- 
sieurs années cette immense partie de l'Amérique qu'on 
nomme aujourd'hui la Colombie et le Venezuela. Il y 
baptisa, dit-il, les Indiens par milliers. Les miracles les 
plus éclatants se multipliaient sous ses pas. D'après une 
tradition, saint Louis aurait visité la Trinidad, si proche 
de la côte du Venezuela. Nous lisons en effet dans sa 
vie, qu'étant sur mer il aborda à une terre appelée Ica^ 
cos ; or, Icacos est le nom de la pointe sud-ouest de la 
Trinidad. 

Autre particularité également remarquable : l'historien 
de sa vie, après avoir raconté ce fait^ ajoute immédia- 
tement qu'étant allé dans un autre endroit, il trouva 
une tribu d'Indiens qui souffrait beaucoup de la séche- 
resse. Or^ à Chacachacare, il ne pleut presque jamais. 
Saint Louis délivra en ce temps-là une femme possédée 
du démon ; les Indiens, le croyant tout-puissant, lui de- 

22 



— 367 — 
SOUVENIR D'UN SÉJOUR A TUMPUNA 

DÉDIÉ AU H. PERDOMO 
I 

Quelle belle nature, ô Seigneur tout-puissant ! 

Qu'ils sont beaux ces parages ! 
Que j'aime à contempler la lumière glissant 

A travers ces feuillages ! 
Que j'aime à voir ces arbres remplissant 

Ces lieux de frais ombrages ! 

II 
En passant sous ton dôme auguste et gracieux, 

Forêt du Nouveau Monde, 
Je ne puis, je ne puis rassasier mes yeux, 
Et la paix qui m'inonde 
Ressemble assez à tes berceaux ombreux : 
Elle est grande et profonde. 

m 
Salut ! arbres géants qui cachez le soleil, 

Et depuis cent années 
Formez pour les passants un dôme sans pareil ! 
Mais voici vos aînées. 
Vieilles forêts, qui dorment leur sommeil , 
Hélas 1 déracinées. 

IV 

Ils couvrirent jadis d'ombre ce frais- sentier 

Ces troncs couchés par terre. 
Ces débris vermoulus que mon humble coursier 

Fait voler en poussière. 
Ont contemplé l'Indien meurtrier 

Assassinant soiy)ère. 

V 

Qu'ils sont donc ravissants, cher abbé Perdomo, 

Ces lieux où tu résides 1 
Qu'il est donc pur ton ciel, que ton séjour est beau, 

Que tes eaux sont limpides! 
Ton peuple est doux comme un docile agneau. 

Et vers Dieu tu le guides. 



— 368 — 

VI 

Elle est grande ta joie, il est grand ton bonheur, 

En ce jour mémorable ! 
Pour la première fois, ces enfants, ô pasteur, 

S'approchent de la Table 
Où leur Jésus les presse sur son cœur, 

D'un amour ineffable. 

VII 

Tu recueilles les fruits semés par les martyrs 

Qui jadis fécondèrent 
Les champs que nous foulons, où leurs derniers soupirs 

Autrefois s'exhalèrent. 
Et de ces lieux pleins de leurs souvenirs 

Vers les cieux s'élancèrent. 

VIII 

Prions-les à genoux, ces martyrs glorieux 

Qui donnèrent leur vie 
Avec amour et foi ; ce sont là nos aïeux, 

Et leur voix nous convie 
A travailler, à combattre comme eux. 

Pour Jésus et Marie. 

IX 

Un jour, ce sol a bu le sang dominicain, 

L'histoire nous l'atteste. 
Ce sol fut engraissé par le sang franciscain 

En un jour trop funeste 
Aux Indiens, à ce peuple inhumain, 

Et dont plus rien ne reste. 

X 

Ils ont tous disparu ces peuples d'autrefois. 

Les fils de Dominique, 
Venus d'autres climats, font entendre leur voix 

Aux enfants de T Afrique, 
Aux Espagnols, aux Hindous, aux Chinois 

Inondant l'Amérique. 



J'aime ces lieux, ces souvenirs, 
J'aime ces bois au frais ombrage, 



— 369 — 

Gardant les traces des martyrs 
Et le parfum de leur passage. 
J'aime ce calme et cette paix 

De la belle nature; 
La brise me semble plus pure 

Sous ces charmants bosquets. 

J'aime ces cacaos ombragés d'immortelles, 

Qui rappellent la nuit 
Sous leurs rameaux touffus et croisés en tonnelles, 

Et dont Tombre produit 
Devant moi des beautés nouvelles, 

Dont mon cœur est séduit. 

Que j'aime à voir, le soir, ces mouches si brillantes 

Qui voltigent autour 
De la cime des bois et dé toutes les plantes, 

Et rendent ce séjour 
Plus riche en scènes émouvantes 

Qu'une royale cour. 



— 373 — 

REFRAIN 

Jodi nous ka chanté chère sainte patron nous, 

Tout nous icite à ginoux : 

Nous chanté sainte Catherine 

Qui té d'yon beauté divine. 
Jodi nous mandé li, pou H prié bâ nous 
Bon Dié sauvé nâmes nous. 

Yon nuitt li té ouè Jésis-Christ» 
Qui té mété yon bague si bel, 
You bel bague, là, nan doét-li, 
Y mandé si li vlé fidél 
Pouend Jésis pou l'Époux-li. 

7 décembre. — J'ai baptisé aujourd'hui un gentil protes- 
tant de dix-huit ans, auquel j'avais enseigné le catéchisme 
toute Tannée; il fera sa première communion demain, jour 
de rimmaculée-Conception. 

Chacachacare est renommé pour la pêche à la baleine. 
Jadis on en prenait beaucoup, mais les nombreux steamers 
qui entrent perpétuellement dans le golfe les effrayent, 
dit-on. Cependant on en saisit toujours quelques-unes. 
Ci-joint l'extrait d'une lettre du R. Père S..., qui parle 
d'une émouvante pêche, malheureusement terminée par 
un échec. 

« Le mercredi après Pâques, je suis parti pour Chaca- 
chacare. J'y ai passé les deux semaines que vous m'aviez 
accordées. Pendant mon séjour, les baleines se sont sou- 
vent montrées, on en voyait trois ensemble à la Tinta*; 
les trois baleinières sont sorties sept ou huit fois, mais 
sans aucun succès. Il y a quelques jours on attaqua un de 
ces cétacés dans l'intérieur du golfe, à cinq heures du matin : 
c'était une énorme maman baleine; elle entraîna la balei- 

1. Nom d^une baie. 



— 375 — 

La chaloupe a, sous ses vaillantes rames, 

Pris de Tavarit ; 
Quand tout près d'eux brille un reflet d'ébène 

Aux yeux de tous. 
Enfants, dit il, hourrah! c'est la baleine, 

Elle est à nous (bis). 

IV 

En un élan près de Isnnoire masse 

Ils ont bondi, 
Et le harpon, en sifflant clans l'espace, 

Vole hardi. 
Un jet de sang dans l'air s'élance à peine, 

Qu'au même instant, 
En plongeant, part comme un trait la baleine 

En remportant (bis). 

Y 

Tardieu s'écrie : « Enfants, gare à la corde, 

Et laisse aller. 
Que l'aviron sur chaque flanc déborde. 

Laisse filer. > 
La course alors à fond de train commence ; 

La bete fuit : 
Tout l'équipage immobile, en silence, 

Veille sans bruit {bis), 

VI 

Entre deux murs d'éblouissante écume, 

Sillon profond. 
Le canot glisse et la corde qui fume 

Va droit au fond. 
A cet instant d'une émouvante attente, 

Tableau nouveau, 
L'élan s'arrête et la bête sanglante 

Revient sur l'eau (bis). 

VII 

Elle paraît ; on l'approche, et sans trêve, 

Mais prudemment, 
A coups de lance on l'attaque et Tachève 



— 38i — 

II 
Jamais, sur les genoux de la plus tendre mère, 
Où tant de fois assis j'ai goûté le bonheur, 
Je n'ai vu m'embrasser, comme on embrasse un frère^ 
Une petite sœur. 

m 
Jamais, dans mes ébats, sur l'herbette ou la mousse, 
Pour suivre un papillon ou cueillir une fleur. 
Je n'ai pu dans ma main presser la main si douce 
D'une petite sœur. 

IV 

Jamais, à l'heure sainte où je fais ma prière. 
Pour saluer Marie et bénir le Seigneur, 
Je n*ai vu, répondant aux Ave du rosaire, 
Une petite sœur. 

V 

Jamais, quand j*ai connu mes premières alarmes, 
Vivant loin de ma mère en des jours de malheur. 
Je n'ai vu près de moi, pour essuyer mes larmes. 
Une petite sœur. 

VI 

Jamais, quand le chagrin, qui parfois me déchire. 
S'enfuit pour faire place au rapide bonheur, 
Je n'ai vu près de moi pleurer et puis sourire 
Une petite sœur. 

VII 

Mais que Dieu soit loué, la Reine du Rosaire, 
Celle qui fut toujours l'épouse de mon cœur, 
Celle à qui j'ai donné le nom si doux de mère, 
Veut être aussi ma sœur. 



— Sgo — 

auditoire assez vaste, composé de protestants plus que 
de catholiques. On m'écoute toujours avec une religieuse 
attention. 

Ils sont nombreux ceux qui promettent de venir à nous. 
Ce peuple est vraiment catholique de désir et de cœur. 
Demain, je vais recevoir l'abjuration de neuf protestants. 
Oh 1 s'il y avait ici deux bons prêtres à poste fixe, avant 
dix ans l'île serait à moitié catholique. 



— 395 — 

pelle. Au sommet de chaque bambou flottait un éten- 
dard aux couleurs éclatantes. Devant la chapelle s'élevait 
une tente spacieuse faite en bambous et en feuilles de 
cocotier artistement tressées. Elle était ornée à l'intérieur 
de fleurs et de fruits du pays. Aux quatre angles pendait 
un gros régime ou grappe de bananes. 

Il fallait voir comme ces pauvres coolies étaient fiers 
de cette tente qui leur rappelait celles qu'ils construisaient 
dans leur pays pour les solennités religieuses ou pour les 
fêtes de famille. Quant à la petite chapelle, repeinte à neuf, 
elle avait été ornée au moyen de mousselines aux cou- 
leurs diverses, de cierges et de fleurs. Elle présentait vrai- 
ment un air de fête. 

La messe commença vers huit heures, pendant laquelle 
on chanta en latin, en français, en anglais et en madras. 

Le cantique français, composé par le regretté Père 

Marie-François, pour cette chapelle même et pour une 

fête semblable, fut très bien exécuté. En voici quelques 

strophes : 

I 

Je suis la divine Bergère, 
Jésus fut mon premier Agneau 
Le Dieu du ciel et de la terre 
M'a confié son cher troupeau 

REFRAIN 

La Bergère fidèle 
Vous appelle : 
Venez, venez, pauvres pécheurs, 

Restez sous sa tutelle. 
Venez lui donner vos cœurs. 

C'est par le Rosaire, 

Qu'enchaînant ses brebis, , . . 

> PIS. 

La divine Bergère 
Les mène en paradis. 



— 4^3 — 

Avait-on cru qu'il ferait un miracle 
Pour arrêter rélément destructeur? 

Quoi qu'il en soit, les sœurs épouvantées, 
Sans s'occuper de leur Hôte divin, 
Fuyaient partout, par la crainte emportées, 
Luttant partout; hélas! luttant en vain. 

Déjà la flamme atteignait la chapelle, 
Quand une sœur, songeant au Bien-Aimé, 
Se précipite en voulant avec elle 
Sauver son Dieu par l'amour désarmé. 

Mais elle a peur; elle hésite, tremblante; 
Elle regarde, aucun prêtre ne vient... 
Elle s'appuie à la porte brûlante. 
Va reculer ; mais sa foi la soutient. 

Osera-t-elle, en ce moment terrible. 

Porter la main sur le ciboire d'or ? 

Mais le temps presse.... une angoisse indicible 

L'étreint au cœur.... Va-t-elle attendre encor? 

« O mon Jésus, mon Epoux adorable. 
Lui dit la vierge, il faut me décider; 
Que ce moment me paraît redoutable! 
O mon Sauveur! Ah! vous allez m'aider. 

Quoique mes mains ne soient pas consacrées 
Par l'huile sainte, au moins mon cœur est pur. 
Allons! mes sœurs ne seront pas navrées 
D'un tel malheur; ce leur serait trop dur. » 

Et ce disant, la vierge courageuse 
Brise les fers du Prisonnier divin. 
Elle le prend en pleurant, mais joyeuse, 
En l'emportant dans sa tremblante main. 

Pendant sa marche, on dit que les saints anges 
L'accompagnaient, enviant son bonheur; 
De leur doux Roi, célébrant les louanges. 
Elle, pressait son trésor sur son cœur. 



— 404 — 
Le bon Jésus transformait sa tristesse 
En un bonheur, une joie, une paix, 
Une douceur, une sainte allégresse, 
Qu'elle conserve et n'oublîra jamais. 

Heureuse sœur! grand est son privilège. 
Elle a sauvé Celui qui la sauva, 
Et protégé Celui qui la protège, 
Sans nul effroi du feu qu'elle brava. 

Ami lecteur, sans crier au miracle, 
Tu peux porter, chaque jour si tu veux, 
Jusqu'en ton cœur le Dieu du tabernacle, 
Et tu seras également heureux. 

Quand tu reçois le pain eucharistique, 
Tu le sais bien, c'est le même Sauveur 
Qui vient en toi, quoique simple laïque, 
Le même Dieu que porta l'humble sœur. 



VIII 

La côte du Nord. ^ Village de Toco. — Sa population. — Prédications. — 
Superstitions. — Un homme brûlé. — Aspect de la côte du Nord. — Eq 
route pour Sans-Souci en portant la sainte communion. — Réception à 
Grande-Rivière. — Le catéchiste Jupiter. — Pèche de sept requins. — 
Village de Matelote. — Un fiancé de quatre-vingt-quinze ansl — Fièvre. 
— Blanchisseuse. — Conversion d'une wesleyenne à l'article de la mort. 

La forme de l'île de la Trinidad est à peu près celle 
d*un carré dont les quatre côtés sont presque exactement 
orientés vers les quatre points cardinaux ; d'où les expres- 
sions usuelles : « Côte du Nord ou bande du Nord, bande 
de TEst, etc.. » 

Le i8 août dernier, je m'embarquai à Port-d'Espagne, 
vers les huit heures du soir, sur le Victoria^ petit vapeur 
qui fait le service autour de l'île, à destination de Toco, 
point extrême de la côte du Nord. Il n'y avait aucun 
souffle dans l'air, la mer était calme comme un lac, et 
cependant c'était le moment précis où un ouragan d'une 
force inouïe passait sur la Martinique, ne laissant après 
lui que ruine et désolation. 

J'arrivai à Toco le lendemain, vers quatre heures du 
soir, et le canot du steamer ne pouvant aller jusqu'à terre, 
un grand noir, fort comme un Hercule, m'empoigna et 
en un instant me débarqua sur le sable du rivage, au 
milieu d'une cinquantaine d'mdigènes ébahis, car je n'é- 
tais pas attendu. Le presbytère étant à un mille de là, 
on m'oblige à accepter une monture, deux ou trois noirs 
s'emparent de mes bagages, et bientôt je suis installé con- 
fortablement dans le modeste presbytère de la mission de 
Toco. Tous les voisins viennent le soir même saluer le 



— 409 — 
côte du Nord, diffère notablement du reste de la Trinidad. 
Le long de cette côte, la mer est presque toujours forte 
et souvent démontée; elle mugit avec un bruit formidable 
contre les rochers du rivage, presque partout à pic. De la 
mer au sommet de la chaîne de montagnes qui cpurt le 
long de cette côte, il y a une distance de deux à trois 
kilomètres. Cet espace est composé de collines s'échelon- 
liant les unes sur les autres de la manière la plus bizarre, 
et tellement rapprochées les unes des autres, qu'en descen- 
dant le flanc de l'une on doit immédiatement gravir la 
pente de l'autre. Presque nulle part un court espace de 
terrain plat. Aussi le chemin dans un tel pays est tout ce 
qu'il y a de plus pénible et souvent de plus dangereux. 
L'ensemble de ces collines couvertes d'une végétation luxu- 
riante, qui a été remplacée en bien des endroits déjà par de 
belles cacaoyères ; cette mer qui gronde majestueusement à 
vos pieds, ces mille ruisseaux ou torrents qui descendent 
à travers le dédale de ces fraîches vallées, tout cela enchante 
et produit un effet merveilleux. Ce pays me rappelait la 
Suisse ; mais vous avez en plus l'effet de l'Océan et de la 
lumière des tropiques. Un soir que je me promenais seul 
dans un sentier perdu de ces montagnes, je retrouvai dans 
ma mémoire ces vers de Lamartine, qui semblaient avoir 
été écrits sur place : 

Voici l'étroit sentier de l'obscure vallée ; 

Du flanc de ces coteaux pendent des bois épais 

Quiy courbant sur mon front leur ombre entremêlée, 

Me couvrent tout entier de silence et de paix. 

Là, deux ruisseaux cachés sous des ponts de verdure, 

Tracent en serpentant les contours du vallon; 

Ils mêlent un moment leur onde et leur murmure. 

Et non loin de leur source ils se perdent sans nom. 



IX 
UN MOIS DANS L'ILE SAINT-VINCENT 

Dimanche, 6 janvier i88S. 

Hier, je quittai la Trinidad par le Royal^Mail^ envoyé 
à Saint- Vincent pour préparer les chrétiens à la confirma- 
tion que viendra donner Mgr Flood, dans une quinzaine 
de jours. Le steamer Esk^ qui me porte, est arrivé ce 
matin, à six heures, en face de la capitale de la Grenade, 
Saint-Georges. Bien que le temps fût pluvieux, je suis 
descendu à terre pour célébrer la sainte messe. De Saint- 
Georges, je n'ai guère pu voir que Téglise, qui est propre 
et bien tenue; elle possède un autel en marbre, travail 
d'une maison de Marseille, et de belles statues. Elle me 
semble un peu petite pour le nombre des catholiques, 
qui est de 7 ou 8 000 âmes, m'a dit le curé. 

Le port de Saint-Georges est vaste, profond et bien 
abrité. Du steamer on a une fort belle vue sur les ver- 
doyantes collines qui s'échelonnent en amphithéâtre au- 
dessus de la ville. C'est l'aspect général des Antilles, qui 
enchante l'Européen à son arrivée, mais auquel il finit 
par s'habituer. 

Le steamer est reparti à dix^heures, et nous longeons 
actuellement les Grenadines, suite de petites îles pitto- 
resques qui s'étendent entre la Grenade et Saint- Vincent. 

Elles forment une paroisse catholique dont le plus 
ancien prêtre du diocèse est curé ; c'est le P. Pétreto, un 
Corse, que tout le monde vénère à cinquante lieues à la 
ronde. On croit qu'il fait des miracles. J'ai entendu 



-r 421 — 

Il janvier. 

Le P. Farelly, curé de Saint- Vincent, est allé hier à 
Georgetown et dans les districts de Windward^ pour 
annoncer l'arrivée prochaine de Tévêque et prendre les 
noms des confirmands. Je demeure seul à Kingstown, fai- 
sant une instruction matin et soir pour préparer à la con- 
firmation. Je n'ai pu sortir aujourd'hui, à cause de la pluie 
qui n'a presque cessé de tomber, bien que les gens m'as- 
surent que la saison sèche est commencée. 

J'ai pu voir cependant que la ville de Kingstown est 
formée de trois rues parallèles au rivage, ayant un bon 
kilomètre de longueur. Elles sont coupées çà et là par les 
rues qui s'étendent jusque dans les collines, derrière la 
ville. La ville a quatre églises appartenant à quatre com- 
munions différentes. 

D'abord, l'église presbytérienne, fermée depuis deux ans, 
faute de ministre, dit-on. Les membres se sont joints pour 
la plupart à l'église wesleyenne, qui est fort bien placée, 
dans la principale rue. En face se trouve l'église anglicane, 
de toutes la plus grande de beaucoup, avec sa tour orgueil- 
leuse qui ne porte pas la croix, mais seulement deux 
bâtons croisés horizontalement pour indiquer les quatre 
points cardinaux. A un jet -de pierre de ce massif édifice, 
qui a coûté, dit-on, i 200 000 francs, se trouve l'église catho- 
lique, beaucoup plus modeste, située dans une rue trans- 
versale, reléguée comme dans\in coin de la ville. Une 
des trois rivières qui traversent cette ville arrose le mur 
du sanctuaire. Cette église, toute pauvre qu'elle est, a le 
don de me plaire, non seulement parce qu'elle est la vérité 
en face de Terreur, mais parce qu'elle est proprette et 
assez bien tenue. Elle a un gentil clocher en pierre, un 



— 4^5 — 
toutes les directions et ne put rien voir. Le lendemain, le 
même cri Tintrigua toute la journée, mais il ne put en- 
core rien découvrir. Ce n'est que le troisième jour, après 
des prodiges de patience, qu'il put en apercevoir un, dans 
une direction tout opposée à celle d'où venait le cri, ce 
qui lui fit soupçonner que l'oiseau était ventriloque, sup- 
position qui plus tard se transforma, dit-il, en certitude. 
Enfin, après cinq jours de patiente attente à guetter cet 
oiseau^ il finit par lui loger dans les chairs un grain de 
plomb. En s'emparant de lui il ressentit un bonheur que 
bien peu d'hommes , pense-t-il , ont éprouvé au même 
degré. 

c< Triomphant, lorsque ce doux plumage toucha ma 
main , j'avais déjà oublié les privations et le dur labeur 
au prix desquels je l'avais acheté. J'avais vaincu tous les 
obstacles, et maintenant je pouvais fixer les yeux sur cet 
oiseau mystérieux, le premier sans doute qui eût été tué 
de mémoire d'homme. » 

En faisant ces réflexions , mon Yankee raconte que, 
pour avoir trop admiré son oiseau, il ne vit pas un affreux 
précipice au fond duquel il roula avec sa proie. S'il avait 
été superstitieux, il aurait cru ce que disent les créoles, 
qu'il ne faut pas même chercher à voir cet oiseau : sa vue 
porterait malheur. Les Caraïbes, au contraire, prétendaient 
que sa voix était celle du dieu tutélaire du volcan. 

En traversant l'île de Saint- Vincent, j'ai admiré son 
extraordinaire fertilité. Plusieurs habitations ont été aban- 
données ou plus ou moins négligées, à cause du bas prix 
du sucre. Mais partout j'ai vu abondance de ce qu'on 
appelle ici provisions^ c'est-à-dire des fruits et légumes 
qui servent à la nourriture des habitants, et leur variété, 



— 429 — 
montagne descend à pic jusqu'au bord de la mer; quel- 
quefois, entre deux collines se trouve une étroite vallée 
où se voient quelques misérables huttes; mais, parfois 
aussi, on découvre quelques petites plaines et des vallées 
plus larges où sont assis de jolis villages tels que ceux 
de Layou, Baroualie, Ghâteau-Bel-Air, etc.. Un certain 

nombre d'habitations de sucre dressent aussi cà et là 

> 

leurs hautes cheminées rouges. C'est un peu partout la 
civilisation s' attaquant à cette grande nature sauvage. Tout 
en ramant, mes Caraïbes me dirent les noms des vil- 
lages, des habitations, et ce que la tradition leur avait 
appris sur l'histoire de ces lieux. 

a Père, là-bas, au milieu d'une rivière s'élève un roc 
couvert d'une écriture que jamais personne n'a pu lire; 
— ce qui n'est pas sans m'intriguer. Ici, un homme s'ou- 
vrit une artère, de désespoir de ne pouvoir payer ses dettes. 
En cet endroit, à pic sur la mer, un Indien voulut préci- 
piter sa femme ; mais celle-ci s'accrocha aux jambes de son 
barbare mari, et tous deux roulèrent dans l'abîme, etc. » 

La maison du vieux Ch. Maquey est justement au pied 
de la soufrière, non loin de ce volcan dont la dernière 
éruption date de 1812. La tentation me vint de l'escalader 
et de ne pas manquer cette occasion de voir un cratère, 
fût-il éteint. Je trouvai une mule qui consentit à me porter 
à moitié chemin ; mais, parvenu à un certain endroit plus 
raide que les autres , imposfiblc de faire avancer cette 
bête têtue. Je dus achever à pied le reste de la route, par 
un chemin à peine tracé à travers la lave durcie. 

J'arrivai, après trois heures et demie de marche, au bord 
du cratère. Je ne regrettai pas ma peine; outre le spec- 
tacle imposant que j'avais du côté des montagnes et de la 



-433- 
cita de sa mère, qui était wesleyenne, la permission de 
devenir catholique atin de pouvoir ensuite être religieuse. 
La mère avait éveillé la vocation de son enfant en disant 



: l.'ll.i; SAINT-VINCKNT 



un jour : « Les Sœurs catholiques sont de braves personnes, 
good people, et vivent très heureuses. » 

Edith — c'est son nom — obtint non sans peine la per- 
mission désirée. Une fois catholique, elle se prépara avec 



— 435 — 
toujours que c'est une tempête. J'ai dormi hier soir à 
Escape, dans une petite cabane en planches située au 
sommet d'une colline qui peut avoir une centaine de pieds 
au-dessus du niveau de la mer. Je croyais parfois que le ^ 
vent allait emporter la cage et l'oiseau. La colline est 
presque à pic du côté de la mer; toute la nuit, j'ai en- 
tendu ce grondement du vent et des flots qui n'est pas 
sans causer une certaine impression. Ce qu'il produisait 
chez moi, c'était une absence regrettable de sommeil et 
une abondance non moins regrettable de rimes qui dan- 
saient devant mon esprit, me sollicitant de les écrire les 
unes au-dessous des autres. 
J'écrivais donc, au lieu de dormir : 

A ta voix je prête Toreille, 
O mer, qui mugis devant moi ; 
En mon âme ton bruit éveille 
L'admiration et l'effroi. 

Je ne me lasse pas d'entendre 

Ton langage majestueux 1 

Mais que je voudrais donc comprendre 

La voix des flots tumultueux! 

Que viennent-ils dire à la plage, 
En se heurtant contre ses bords 2* 
Vont-ils envahir le rivage ? 
Non; vains seraient tous leurs efforts. 

Lorsque le Créateur du monde 
Leur ordonna de s'agiter : 
c Ici votre onde furibonde, 
Leur dit-il, devra s'arrêter. » 

Je m'arrête également ici et vous fais grâce du reste. 
Hier, à midi, je quittai Kingstown, la capitale de l'île^ 
et je vins en un lieu qui s'appelle Gomié. Je visitai d'abord 



— 43/ — 

J'arrivai à Escape à la tombée de la nuit. La nouvelle 
église, qui remplace celle que l'ouragan renversa, il y a 
deux ans, n'étant pas encore couverte, j'ai dû dire la 
sainte messe, ce matin, dans la petite cabane où j'avais 
passé la nuit. Elle était pleine de braves noirs et de 
quelques Portugais qui depuis longtemps n'avaient pu 
assister au saint sacrifice. 

Me voici ce soir à Bellevue; j'y trouve une petite église, 
une école, un presbytère dont je vous dirai l'histoire de- 
main. Le presbytère est un peu plus éloigné de la mer 
que celui d'Escape, deux cents pas environ; néanmoins 
on entend mugir la mer comme si elle était à la porte. 

35 janvier 1888. 

J'ai confessé et catéchisé toute la matinée les candidats 
de Bellevue pour la confirmation. Ils sont une cinquan- 
taine. Hélas! quelle ignorance chez ces pauvres enfants! 
ce n'est pas leur faute; presque tous se sont confessés pour 
la première fois! Bon nombre d'entre eux sont Portu- 
gais. 

Si ce quartier est encore catholique, c'est grâce à la 
générosité d'un noble chrétien à la foi vive et agissante, 
un Écossais converti du protestantisme, et qui était le pos- 
sesseur de cette habitation de Bellevue sur laquelle il 
bâtit lui-même, à ses frais, église, école, presbytère. Il est 
malheureusement mort depuis cmq ou six ans. Pendant sa 
vie, il donnait à ses laboureurs l'exemple de l'assiduité 
aux offices de l'église, de la piété et de toutes les bonnes 
œuvres, et son exemple avait un résultat immense. Sa 
mémoire est toujours en bénédiction parmi ce bon peuple. 
Ce vénérable chrétien se nommait M. Gérold. Dieu récom- 



— 4^9 — 
pensant que je m'échaufferais, mais j'étais pris par ce 
terrible vent, comme je l'avais été Tannée dernière à 
Tabago, à pareille époque. 

J'ai passé les journées d'hier et d'aujourd'hui à me 
médeciner suivant les règles. Faute d'autres, voilà les 
grandes nouvelles que j'ai à écrire pour continuer mon 
journal. J'ai cependant pu faire ici un mariage et trois 
baptêmes, et un peu de catéchisme dans le salon du 
presbytère où je suis confiné. Je n'ai pu me défendre 
d'un certain trouble en me voyant avec la fièvre et un 
terrible mal de tête, tout seul à ce bout du monde. Ce 
soir, je me sens mieux, et ma distraction est de regarder 
les énormes vagues qui se heurtent à deux cents pieds 
du presbytère en faisant un bruit horrible. 

Georgetown peut avoir deux ou trois mille habitants, 
parmi lesquels quatre ou cinq cents catholiques qui sont 
sans prêtre depuis près d'un an. L'église est en pierre et 
a été bâtie presque entièrement aux frais du généreux 
M. Gérold, dont je vous ai déjà parlé. 

En arrivant dans ce quartier, j'ai été étonné d'y voir 
les plus belles plaines de l'île, et fort bien cultivées. 
Georgetown est à peu près en face de Charles-Maquey, 
où j'étais la semaine passée, au pied aussi de la Sou- 
frière. La lave du volcan semble s'être déversée plus 
abondante encore de ce côté-ci que sur la côte Leeward, 
et la mer, qui la reçut avec tant d'abondance, la rend 
partout au rivage après l'avoir roulée en cailloux de tou- 
tes grosseurs. Sur cette côte, le rivage de la mer est 
formé par une quantité prodigieuse de cette lave roulée, 
dont toutes les maisons sont bâties. Le sable de la mer 
est noir comme de l'encre. De Bellevue à Georgetown le 



— 441 — 
t-il pas aux Anglais, même juisqu'au commencement de 
ce siècle, pour avoir raison d'eux? 

En 1773, après plusieurs combats où les Anglais 
avaient perdu beaucoup de monde, un traité de paix fut 
conclu entre Anglais et Caraïbes. 

Les Anglais poussèrent la clémence jusqu'à concéder 
aux Caraïbes toute la pointe montagneuse de l'île, depuis 
Georgetown, Sandy-Bay, Bura, et les Caraïbes promi- 
rent de ne plus faire d'incursions sur les terres des blancs. 
La bonne foi ne se trouvant probablement ni d'un côté 
ni de l'autre, le traité ne fut qu'une lettre morte et les 
hostilités continuèrent. Les Anglais furent obligés de 
bâtir des forts et d'avoir des troupes nombreuses dans 
l'île, pour empêcher le massacre général des colons. Les 
Indiens, retirés dans leurs montagnes presque inacces- 
sibles, en descendaient tantôt d'un côté, tantôt d'un 
autre, et faisaient des ravages extraordinaires, sans qu'il 
fût possible de les poursuivre. 

Cependant les Anglais résolurent d'en finir avec ces 
désagréables voisins. De nouvelles troupes furent amenées 
dans nie, et les Indiens pourchassés et cernés jusque 
dans leurs derniers retranchements. La plupart d'entre 
eux furent faits prisonniers, quelques-uns mis à mort, et 
les autres, avec les femmes et les enfants, internés dans 
une île des Grenadines appelée Balisseau, à quelques 
lieues de Saint-Vincent. Beaucoup de ces malheureux 
moururent dans cette prison, de misère et de faim. Pour 
en finir par un moyen radical, le gouvernement embar- 
qua les survivants sur un vaisseau qui les déposa dans 
une baie du Honduras, où les descendants forment encore 
aujourd'hui une race distincte. 



_ 443 — 

Diamond Estate, 3 février. 

Je VOUS écris de Thabitation dont vous venez de lire le 
nom, à mon retour de Georgetown. Elle est située à un 
mille environ de la mer, au milieu des plus charmantes 
collines, moitié encore boisées , et moitié cultivées en 
cannes ou en arrow-root. Sur l'invitation réitérée du 
manager (intendant), M. Da Silva, je suis venu y passer 
une journée. C*est un Portugais déjà avancé en âge et 
fort pieux ; il a voulu me servir lui-même la messe que 
j'ai dite dans sa demeure. Chrétien de vieille souche, il a 
une famille fort intéressante et digne de lui. 

Au bord de la mer j'ai joui avec délices, pendant une 
bonne heure, de l'un des plus beaux spectacles qu'il soit 
donné de contempler, même dans les Indes occidentales. 
Derrière moi, une suite de collines incomparables s'éche- 
lonnant, en immense amphithéâtre, jusqu'aux hautes 
montagnes de l'intérieur de l'île, et devant moi la mer, 
la grande mer de l'est, déferlant contre des rocs gigan- 
tesques dans une baie d'une lieue d'étendue. La mer, 
étant très forte en cet endroit, a démoli les collines, accu- 
mulé les rocs les uns sur les autres, et formé de gigan- 
tesques falaises. Cependant elle n'a pas fini de ronger 
une petite île de quelques kilomètres de superficie, située 
à peu près à un mille du rivage. Plus loin, bornant l'ho- 
rizon, apparaissent les Grenadines que le soleil fait res- 
plendir des plus riches couleifrs. Je m'éloignai avec peine 
de cette rive enchanteresse ; ce spectacle grandiose me 
captivait, et ce vers anglais que je venais de lire me pa- 
raissait très beau : 

Look through nature up to naturels God, 

Regardez, et à travers la nature saisissez quelque chose de la nature de 
Dieu. 



ÉPILOGUE 



Comme épilogue, nous mettrons une statistique approxi- 
mative de Tarchidiocèse de Port-d'Espagne et un passage 
d'une lettre écrite par notre missionnaire à une date assez 
récente. Il écrivait : « Je viens de parcourir une partie 
de l'île de la Trinidad; j'ai admiré de nouveau ses belles 
forêts vierges qui occupent encore la cinquième partie de 
son sol si fertile, et je me disais : Si Ton connaissait, en 
France et dans nos colonies françaises des Antilles, la ri- 
chesse de la terre de la Trinidad, il est impossible qu'on 
ne vînt pas en grand nombre prendre possession d'un 
pays semblable. La Trinidad pourrait facilement nourrir 
un million d'habitants. Elle n'en a que 200000. Il y 
a donc encore une place considérable, et l'Église catho- 
lique, la première établie dans l'île, désirerait que cette 
place fût occupée par ses enfants, au lieu d'être prise par 
les païens de l'Orient ou les hérétiques de toutes les sectes, 
qui y affluent de plus en plus. Les destinées de l'Église 
dans notre île dépendent beaucoup des immigrants qui 
nous arriveront. Puisse le Seigneur, qui appela Abraham 
de la Chaldée pour peupler sa terre choisie, faire signe 
à un grand nombre de vrais croyants et les incliner à 
venir s'asseoir à notre beau soleil, à prendre leur part 
de cette terre, l'une des plu? fertiles du globe, qui jus- 
qu'à présent est à peu près au premier occupant, puisque 
le gouvernement la donne pour 2 5 francs l'acre. 

Si le sol est intéressant, le peuple qui l'habite déjà ne 
l'est pas moins. Vo3'ez donc ces chiffres : pour la Trinidad 
seule, 199785 âmes, d'après le recensement de 1891, et 



— 447 — 
phé de la nature. On n'ose sortir de son pays et du mi- 
lieu de ses proches, î! fiiut vivre et mourir près des 
parents et des amis. Oubliez- vous donc que même la propre 
Mère du Sauveur ne put rencontrer son Fils parmi ses 
proches? Réveillez-vous, Frères, à Tappel de Dieu, voyez si 
dans les exemples des apôtres vous trouverez rien de pareil. 
Ne sont-ils pas tous Galiléens ? Quel est celui qui reste en 
Galilée ? L'un s'en va dans l'Inde, l'autre en Ethiopie, celui- 
ci parcourt l'Asie, celui-là l'Achaïe ; et tous, ainsi répandus 
au sein des nations, ils ont jeté la semence de cette magnifia 
que moisson que nous contemplons aujourd'hui. Exemples 
extraordinaires, dira-t-on, nous ne saurions les imiter. Mal- 
heur à nous, si nous voulons être prêcheurs et ne pas suivre 
les traces de tels prédicateurs ! Jamais nos premiers Frères 
n'ont ainsi répondu, eux que notre saint Père, le bienheu- 
reux Dominique, dispersa, même novices, à travers le 
monde : ah! chers élus de Dieu, qu'une telle pensée ne 
monte pas à votre cœur, mais songeant plutôt à la perfection 
de notre état et à la promptitude de l'obéissance, exposons- 
nous à tout souffrir pour le salut des âmes et la dilatation de 
la gloire du Sauveur. Si quelqu'un, pressé par la grâce, dé- 
sire apprendre les langues arabe, hébraïque, grecque ou autre^ 
au gré du Supérieur, afin de recueillir en temps opportun 
la récompense de ses travaux; s'il est prêt à sortir du camp 
de sa nation pour aller en Terre Sainte, en Grèce ou dans 
quelque autre province voisin» des pays infidèles, provinces 
qui réclament de généreuses recrues ; s'il est prêt à souffrir 
beaucoup pour l'Ordre, la foi, le salut des âmes et le nom de 
Notre-Seigneur Jésus-Christ, je le prie et le supplie de me 
révéler par écrit l'état de son âme. » (Édit. Berthier, t. II.)' 



-448- 



ARCHIDIOCÈSE DE PORT-D'ESPAGNE 



NOMS DES MISSIONS OU PAROISSES 

DONT SE COMPOSE L*ILE DE LA TRINIDAD EN 1892, AVEC LE CHIFFRE 

APPROXIMATIF DES CATHOLIQUES, DES PROTESTANTS ET DES PAÏENS, 
BASÉ SUR LE RECENSEMENT DE 189I. 

Catholiques. Protestants. Païens. Total. 

Port-d*Espagne 20 000 20 000 2 5oo 42 5oo 

New-Town 3 5oo 4 3oo 3 5oo 1 1 5oo 

Maraval i 3oo 5o 100 1 65o 

Sainte-Anne 1 090 * 90 10 i 190 

Diego-Martin i 800 i 5oo 1 5o 3 450 

Carénage 2000 5oo 100 2600 

SanU-Cruz i 5oo 20 3o i 55o 

San-Juan 1800 400 2 5oo 4700 

Saint-Joseph-Maracas 3 000 3oo 2 5oo 5 800 

Tunapuna-Coara 2000 8 5oo 2000 i2 5oo 

Arouca 2 000 2 022 3 000 7 62a 

Arima 4 ^00 2 000 2 000 8 5oo 

Sangre Grande-Manzanille. . 2 5oo 2000 i 000 3 5oo 

Toco-Blanchisseuse 2 043 600 20 2 663 

Mayaro-Guayaguayare .... i 5oo 3oo 100 1 900 

Princes'-Town-Moruga. . . . 2 5oo 6 3oo 12000 20800 

Montserrat 4 5oo 3oo 3 000 7 800 

Tumpuna 3 000 100 5oo 3 600 

Cedros i 800 5oo 3 000 5 3oo 

Labrea-Erin i 800 800 4o3 3 oo3 

Oropouche-Siparie 1 200 3oo i 000 2 5oo 

San -Fernando 3 3oo 3 600 12000 19 100 

Pointe-à- Pierre i 200 600 3 000 4 800 

Couva 2000 3 000 5 000 10 000 

Chaguanas i 3oo 2737 3 coo 9237 

■"^■^^^^^^^^^^^ ^^^^^^^^^^^""^^ «BM^M^BM^^H^iMa mm^Ê^^^^m^^H^a^^ 

Totaux officiels. . . 73 733 61659 64413 199785 



Cathuliqucs. Autres. 



Trinidad . . . 
Grenade. . . . 
Sainte-Lucie. . 
Saint-Vincent. 
Tabago. . . . 



73 733 126052 j 

29 3i4 23 i54 i 

40 000 2 000 . 

5 000 40 000 

3oo 1 5 000 



Chiffre ofricicl 

Chiffre 
approximatif 



Totaux. . 148347 206206 



Population totale 
approximative des 5 
îles formant Tarchi- 
diocèse: 354 553. 

Environ 60 prêtres. 



TABLE DES MATIERES 



PREM ERE PARTIE 
(OCTOBRE 1882 — JANVIER 1884.) 

Préface • i 

I. — Adieu, beau pays de France! — La sainte messe sur POcéan. — 
Effroyable tempête. — Débarquement 11 

II. — Les moustiques, curieuse histoire. — Premières confessions et pre- 
mier mariage. — Notre-Dame de Laventille ig 

III. — Saint-Joseph d'Orufia. — Baptême d'un coolie mourant. — Pre- 
mière communion d'un pauvre lépreux 27 

IV. — Les églises de la Trinidad. — Révolte des noirs à Saint-Joseph, 
en 1837. — Un manicou pris en flagrant délit de vol 84 

V. — Conversion et baptême d'un prêtre de Bouddha, atteint de la lèpre. 

— Intervention de la sainte Vierge dans la guérison d'un enfant, etc. . 43 

VI. — Un pique-nique dans la vallée de Maracas. — Jardin du presbytère 
à Port -d'Espagne 49 

VII. — La chapelle de Notre-Dame de la Mer, au Carénage.. — Les noirs, 
et leur fête de l'émancipation. — Cérémonie encore inconnue au rituel 
romain. — Le golfe de Paria Sg 

VIII. — Mort du Fr. Jacques Falquet. — Portrait de Baron, serviteur noir 
du presbytère. — Léproserie de Cocorite. — Causerie sur les coolies 
hindous : leurs chapelles de la Divina Pastura à Dry-River, de Saint-James; 
Tabolition de leur Timeditcl, leur vénération pour les missionnaires. . 69 

IX. — Excursion à Cedros et Icaque. — Souvenirs de Christophe Colomb. 

— Culture du cocotier, ses usages, la cueillette des fruits. — Indigènes de la 
Trinidad 92 

X. — Conversion, baptême et première communion de Maria-Anna Waugh* 
Protestant faisant le chemin de croix. — Pèlerinage de Laventille. — L'îlet 
de Gasparie. — Départ pour San-Fernando, et adieux des Hindous au mis- 
sionnaire 100 

DEUXIÈME PARTIE 
(JANVIER 1884 — JANVIER i885.) 

I. — San -Fernando et Naparima Hill. — Good morning, master Grant. — 
Rencontre de quelques Waraons ou sauvages de TOrénoque. — Un noir 
écrivain. — Deux albinos. — Pauvres coolies païens m 

II. — Excursions au lac de bitume de la Bi'ea et à Cedros. — Remar- 
quables parasites végétaux des tropiques. — Portrait d'un groupe de né- 
gresses 129 

29 



— 4^0 — 

III. — Sanglant carnaval de Port-d'Espagne. — Les chiques. ^ Mariage 
coolie. — Les enfants du Céleste-Empire à Trinidad. — Le rosaire à San- 
Fernando. — Saint Antoine de Padoue et son culte parmi les coolies. i38 

IV. — Treize heures à cheval sur le sentier de Moruga. — En canot, pour 
porter le saint viatique. ^- Procession au cimetière et sermon, la nuit, en 
pleine forêt. — Retour périlleux par un temps d*orage épouvantable.— Les 
nègres baptistes de Moruga 147 

V. — Encore les chiques. — Bananes et bananier. — Y070, le maître 
d'école. — Mariages coolies. — Baptême d'une Indienne mourante. — Cau- 
serie sur Voiseau-bon-dieu, le quest-ce-quit-dit et le colibri 160 

VI. — La fête des morts à San-Fernando. — Jour de carnage, cent vic- 
times. — Second anniversaire de l'arrivée du missionnaire à Trinidad. — 
Plaisante aventure d'un nègre. — Autre rencontre, à San-Fernando, des 
Waraons de l'Orénoque 171 

VII. — Température de Trinidad. — Un quêteur d'Afrique. — Touchante 
conversion d'un Marseillais échappé de Cayenne. — Christmas! happy 
Christmas! — Protestants missionnaires et parieurs américains. — Bonne 
et sainte année! i83 

VIII. — Minie Philip, une fleur de Trinidad 198 

TROISIÈME PARTIE. 
(JANVIER i885- OCTOBRE i885). 

I. — L'œuvre des coolies. -^ Laventille. ^Protestante convertie. — Délices 
du missionnaire portant au loin le saint viatique 225 

II. — Les sauterelles au Venezuela.— Je vous payerai le jour du jugement, 
à trois heures du soir. — L'Hossé des coolies mahométans de Trinidad. — 
La fête de THossé dans l'Inde 235 

III. — Tumpuna et paroisse de Caroni. — La fête de laSainte-Enfance.— > 
Nouveau remède contre la morsure des serpents. — Les sauvages de 
l'Orénoque 241 

IV. — Histoire religieuse de la Trinidad: découverte de l'Ile: anciens 
habitants; leur religion ; première prédication de PÉvangile 25i 

V. — Visite à la Thébaîde du P. Poujade. — Guérison miraculeuse. — Les 
Crusaders, — Trait touchant de la Providence, pour le salut d'une âme, 
selon ce qu'enseigne saint Thomas. — Mariages et baptêmes. — Retraite 
d'hommes . . . ^ .^ 263 

VI. — Boutade. — Étrange religion d'une protestante. — Les diablotins. — 
Retraite espagnole. — Saison sèche à Trinidad. — Un explorateur de l'Oré- 
noque. — Un prince nègre d'Angola. — Nouvelles d'Europe.— Retraite à 
Arouca 282 

VIL — Histoire religieuse de la Trinidad (suite) : martyre des PP. Fran- 
çois de Cordouc et Jean Garces, à Port-d'Espagne; autres martyrs sur la 
côte ferme; exactions des Conquistadores, à Trinidad 294 



— 4^1 — 

VIII. — Conversions éclatantes. — Le 4 août à Saint-Dominic- Village. — 
Fête portugaise de Nossa Senhora do Monte 3oi 

IX. — Juifs. — Pèlerinages de coolies au Carénage. — Superstitions 
créoles. — Une messe pour Victor Hugo. — L'hôpital, baptêmes de coolies. 

— Une leçon de grammaire 3i5 

QUATRIÈME PARTIE. 
(OCTOBRE i885 — JANVIER i885). 

I. — Établissement de la Confrérie de la Sainte-Face à Port-d*Espagne.— 
Dévotion à la Sainte-Face récompensée par plusieurs guérisons extraordi- 
naires et bien des grâces reçues 325 

II. -— Saint Louis-Bertrand.— Le tyran Aguirre.— Troisième anniversaire. 

— La vallée de Quésa. — Chiques et tétanos 336 

III. — Une vocation extraordinaire. — Un homme mourant de la morsure 
d'un singe. — Une protestante convertie par une juive. — Le Rosaire à Port- 
d'Espagne • 35i 

IV.— Kalalou, ou faits divers. — Naïveté créole. — Misère à Trinidad. — 
Le général Pasos. — Tentative pour protestantiser le Venezuela. — Trem- 
blement de terre. — Découverte du site de la mission de San-Francisco. — 
Poésie à cette occasion 357 

V. — Chacachacare.— La langue créole. — Pèche à la baleine.— Chant des 
baleiniers. — Une retraite à Chacachacare. — Excursion à Tîlot de Patos.— 
Baptêmes de coolies. — Prédications. — Notre vieux serviteur Baron. — 
Une parole célèbre. — Plainte d'un fils unique (poésie) 370 

VI. — Photographie de quelques journées de missionnaire. — Un Vien- 
nois parlant cinq langues et mourant de faim. — L'Hôpital colonial. — 
L'île de Tabago » 382 

VII. — Une conversion opérée par saint Joseph. — Fête de la Divina Pas- 
tora à Port -d'Espagne. — Lettre du marquis de Téano à sa fille au sujet 
d'un sermon et d'une croix plantée par le P. Bertrand. —Fcte des Portugais 
à Laventille. — Incendie de Fort-de-France.— Le Très Saint Sacrement sauvé 
par une religieuse 391 

VIII. — La côte du Nord. — Village de Toco. — Sa population. — Prédi- 
cations. — Superstitions. — Un homme brûlé. — Aspect de la côte du Nord. 

— En route pour Sans-Souci en portant la sainte communion. — Réception 
à Grande-Rivière. — Le catéchiste Jupi»/;r.— Pêche de sept requins.— Village 
de Matelote. — Un fiancé de quatre-vingt-quinze ans. — Fièvre. — Blan- 
chisseuse.— Conversion d'une weslcyenne à Tarticlc delà mort. . . . 4o5 

IX.— Un mois dans l'île de Saint-Vincent 417 

Epilogue ^ . . . 445 



FIN 



PARIS 

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5, rue des Grands-Augustins, 5. 



OENIRAL BOOKBINDING CO 






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